Pourquoi L’éthique ? par Roger Cassin
Lacan avait l’intention d’établir lui-même le texte de ce Séminaire de 1959-1960 [1] pour la publication. Cette intention - signalée par Jacques-Alain Miller - montre l’importance qu’il lui accordait. Il nous a laissé un compte-rendu, complété à la fin des années soixante et publié dans Ornicar ? n°28.
Ce séminaire, L’éthique de la psychanalyse, il le considère comme étant dans le droit fil du précédent, « Le désir et son interprétation ». Une éthique du désir donc, voilà ce qu’est l’éthique de la psychanalyse, thème déjà abordé l’année passée dans notre Section clinique, lors du commentaire de Télévision. Ce n’est pas sans crainte que Lacan aborde ce sujet. Le propos est inédit, tout ce qui a été dit jusqu’alors n’étant rien de plus qu’une déontologie Il veut ainsi « donner l’instrument le plus propre à mettre en relief ce que l’œuvre de Freud, et l’expérience de la psychanalyse qui en découle, nous apportent de neuf » [2] : les catégories du symbolique, de l’imaginaire et du réel.
L’univers de la faute Cette expérience nous ramène à l’univers de la faute. La formule est d’Angelo Hesnard, un des premiers divulgateurs de la psychanalyse en France. Médecin général de la marine, (on le surnommait « l’amiral »), il fit connaître dès 1913, avec son maître de Bordeaux, Régis, l’œuvre de Freud. Cette année-là ils font paraître dans L’Encéphale un article intitulé : La doctrine de Freud et de son école, qui contient un index bibliographique très complet des articles écrits en allemand et en français. La même année ils publient un livre présentant, à leur façon, les théories freudiennes : La psychanalyse des névroses et des psychoses [3]. L’ouvrage qui montre d’ailleurs une grande incompréhension des théories freudiennes de la part des deux auteurs, fut accueilli plutôt fraîchement par Freud et critiqué de façon très sévère dans un article de Sándor Ferenczi. Angelo Hesnard [4] donc, a évoqué l’univers morbide de la faute dans un livre : Les processus d’auto-punition [5]. Laissons tomber le morbide dont Lacan nous dit que ça a bien plu aux religieux, « comique propre à ce temps », et « d’un optimisme à penser […] qu’une réduction de la morbidité pourrait conduire à une sorte de volatilisation de la faute. » Ce à quoi nous avons affaire en fait, c’est à l’attrait de la faute.
D’où vient cet univers de la faute ? Freud apporte deux réponses : le mythe du meurtre du Père et, à la fin de son œuvre, la pulsion de mort. Le sentiment de culpabilité est omniprésent. « Mais tout dans l’éthique n’est pas uniquement lié au sentiment d’obligation » . Au delà, il y a une direction, une tendance. Et Lacan évoque la nécessité de situer la dimension de notre expérience par rapport à ceux qui ont fait progresser la réflexion morale. Il évoque Frédéric Rauh, philosophe du début du 20e siècle, maître de René Le Senne, auteur en 1903 de « L’expérience morale », conception s’appuyant sur une expérience concrète de la vie. Pour Rauh, l’idée morale ne résulte pas d’un quelconque rapport métaphysique mais d’une confrontation avec les valeurs de la civilisation, et d’un choix entre elles. Il ne s’agit pas pour Lacan de mettre au second plan le sentiment d’obligation et, au-delà, le sentiment de culpabilité omniprésent dans notre expérience. Mais ce sentiment de culpabilité est intimement noué au désir : « Il reste […] que l’analyse est l’expérience qui a remis en faveur au plus haut point la fonction féconde du désir comme tel. […] dans l’articulation théorique de Freud, la genèse de la dimension morale ne s’enracine pas ailleurs que dans le désir lui-même. » [6]
Le lien du désir à la Loi Les dix commandements influencent depuis des millénaires cette dimension morale : Lacan va attirer notre attention sur celui qui dit : Tu ne convoiteras point la maison de ton prochain, tu ne convoiteras point la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui appartient à ton prochain. Or, nous savons que convoiter la femme de son prochain est une des conditions de la vie amoureuse commentée par Freud, la condition du « tiers lésé ». « Cette Loi, toujours vivante dans le cœur d’hommes qui la violent chaque jour - dit Lacan - au moins concernant la femme de notre prochain, doit sans doute avoir quelque rapport avec ce qui est notre objet ici, à savoir das Ding » [7]. Le lien du désir à la Loi était déjà inscrit par saint Paul de Tarse dans L’Épître aux Romains : « Qu’est-ce à dire ? Que la Loi est péché ? Certes non ! Seulement je n’ai connu le péché que par la Loi. Et, de fait, j’aurais ignoré la convoitise, si la Loi n’avait dit : Tu ne convoiteras pas. » [8] Lacan propose de remplacer péché par Chose : « Est-ce que la Loi est la chose ? Que non pas. Toutefois je n’ai eu connaissance de la Chose que par la Loi. En effet, je n’aurais pas eu l’idée de la convoiter si la Loi n’avait dit - Tu ne la convoiteras pas » [9]. Tu ne mentiras point est le commandement où se fait sentir la véritable fonction de la Loi, le lien du désir à la parole. « Dans ce Tu ne mentiras point, comme loi, est incluse la possibilité du mensonge comme désir le plus fondamental. » [10]
La philosophie du XVIIIe siècle, celle de Diderot et des Lumières, a eu pour but la libération du désir. L’affranchissement naturaliste de l’homme du plaisir a échoué - nous dit Lacan – Nous ne nous trouvons pas devant un homme moins chargé de devoirs qu’avant la pensée libertine. [11] En effet, après les Libertins du XVIIIe, avec Diderot et aussi Marivaux, Crébillon fils, Casanova, Laclos, l’abbé de Choisy ou le cardinal de Bernis, l’aboutissement est l’éloge du crime avec Mirabeau et le marquis de Sade.
Les idéaux de la psychanalyse La psychanalyse a vu des idéaux fleurir en abondance. Lacan en retient trois, qu’il critique. -1 L’idéal de l’amour humain Déjà lors des séminaires précédents, il a pris pour cible le caractère spéculatif et le moralisme optimiste dont sont entachées les articulations de la génitalisation du désir. « L’idéal de l’amour génital capable de modeler une relation d’objet satisfaisante, […est] une régression par rapport à la pensée freudienne concernant la demande féminine. » Dans Télévision, Lacan nous dit : « L’impasse sexuelle secrète les fictions qui rationalisent l’impossible dont elle provient. » [12] ; ajoutant quelques pages plus loin : « Moyennant quoi l’Homme, à se tromper, rencontre une femme, avec laquelle tout arrive : soit d’ordinaire ce ratage en quoi consiste la réussite de l’acte sexuel. » [13] Il donnera plus tard à cet idéal un point limite à travers la formule « Il n’y a pas de rapport sexuel ». Quant à l’amour du prochain – Tu aimeras ton prochain comme toi-même -, nous savons que Freud s’étonne et recule devant ce commandement divin [14]. -2 L’idéal de l’authenticité est une perspective analytique. C’est avant tout un souhait. -3 L’idéal de non-dépendance. Il n’est pas sûr que cet idéal appartienne à la dimension originale de l’expérience analytique. Lacan rappelle les réserves constitutives de l’expérience freudienne en ce qui concerne l’éducation, particulièrement en ce qui concerne la psychanalyse avec les enfants. L’éthique de la psychanalyse comporte l’absence de pratiques éducatives, de la dimension de l’habitude, bonne ou mauvaise. Nous ne nous occupons pas des mauvaises ou des bonnes habitudes, contrairement aux comportementalistes. L’éthique est mesure de l’action. C’est pour cela qu’il s’agit d’éthique plutôt que de morale. La morale interdit. La psychanalyse procède par un retour au sens de l’action. L’hypothèse freudienne de l’inconscient suppose que l’action de l’homme a un sens caché. « […] L’analyste doit payer quelque chose pour tenir sa fonction. Il paie de mots - ses interprétations. Il paie de sa personne, en ceci que, par le transfert, il en est littéralement dépossédé. […] Enfin, il faut qu’il paie d’un jugement concernant son action. » [15]
L’Éthique de Nicomaque [16] est le traité d’éthique d’Aristote le plus célèbre. Sa redécouverte au XIIe siècle influence la philosophie d’Averroès et de saint Thomas d’Aquin et continue de compter dans les conceptions actuelles de l’éthique. C’est ce traité qu’Aristote tient sous son bras dans la fameuse fresque de Raphaël, L’Académie, que l’on peut voir au Vatican. C’est à partir de ce traité que Baltasar Graciàn au XVIIe siècle, comme au XVIe siècle, à Urbino, Baldassare Castiglione, établissent leurs modèles de l’homme de cour. Nicomaque était le père d’Aristote, médecin du roi de Macédoine Amyntas.
L’éthique d’Aristote est une éthique de l’action. L’éthique c’est ηΘοξ avec un êta et non εΘοξ avec un epsilon ; le mode de conduite d’une vie et non le traité des habitudes. L’ηΘοξ c’est l’ordre qu’il faut rassembler pour conformer l’ εΘοξ, pour conformer les habitudes. C’est le style de vie d’un homme de bien. L’éthique d’Aristote vise le bonheur. Le Souverain bien est un terme qu’il emprunte à Platon (tagatón) mais Aristote en fait un concept moins idéique, où « l’ordre du particulier rejoint la connaissance universelle dans une imitation de l’ordre cosmique ». Le moyen d’y parvenir est l’orthos logos, le discours droit, conforme. Le bien comporte le plaisir en son centre. Un plaisir recherché, un plaisir d’activité. Le plaisir est pour Aristote le signe de l’épanouissement d’une action. C’est une visée volontaire, par une activité conforme à la raison et à la vertu. Ce Souverain bien est détaché des biens de ce monde et de la recherche de la gloire et des honneurs. Les vertus de justice, courage, prudence et tempérance ne suffisent pas. Il faut aussi le savoir, la rectitude dans la délibération, la droite raison qui vise la sagesse. La vertu évite tout excès. Mesotes, le juste milieu, telle est la voie que propose Aristote. Ce n’est ni une voie moyenne, ni une ascèse mais une voie limitée par l’erreur, par l’excès, car c’est alors de jouissance qu’il s’agit. « Il faut goûter à tout ce qui est doux, à tout ce qui est bon », cette proposition universelle se heurte à une proposition particulière qui dit « ceci est doux, ceci est bon. » Le jugement est erroné quand il précipite l’activité vers le doux et le bon particulier, ce qui écarte du reste de ce qui est bon, du « tout ce qui est bon ». (La proposition particulière ∃ s’oppose à l’universelle∀). Il faut donc éviter toute passion. C’est cela le mesotes. Mais le bonheur ne saurait se passer de biens extérieurs. Faute de ces moyens, le bonheur se trouve altéré. Le bonheur exige la prospérité. On ne saurait être parfaitement heureux (Livre I, chapitre 9) si l’on est « disgracié par la nature, de naissance obscure, seul dans la vie ou dépourvu d’enfant ». Lacan est un lecteur de Boutroux qui a souligné le caractère aristocratique de la morale grecque : « La sagesse hellénique s’était développée dans un milieu très cultivé, au sein d’un monde de sages, d’heureux privilégiés tels qu’étaient les hommes libres des cités grecques. Elle ne pouvait convenir à une multitude. » C’est une éthique de maître, pour une société de maîtres. L’homme ne trouve, selon Aristote, son Souverain bien que dans la pensée et la contemplation. On peut retenir qu’il s’agit de la recherche d’une vérité. « […] qu’est-ce d’autre que nous cherchons dans l’analyse, sinon une vérité libératrice ? […Mais] c’est une vérité que nous allons chercher à un point de recel de notre sujet. C’est une vérité particulière. » [17] En logicien, Aristote considère que la justice doit être distinguée entre le juste en soi et le juste dans telle situation. Cette proposition universelle se heurte à un juste dans la société, la justice sociale qui supposerait des hommes libres. Il distingue justice distributive et justice corrective. La juste mesure est la règle. L’injuste, c’est l’inégal. Le juste l’égal. On ne peut parler d’action juste ou injuste que quand l’action est volontaire. Une action n’est pas injuste si elle est dépourvue d’action volontaire, c’est à dire accomplie sciemment. Le débat actuel sur la possibilité de juger les malades mentaux délirants au moment des faits est une régression, non seulement par rapport au XIXe siècle, mais aussi par rapport à la pensée d’Aristote. Aristote se demande si l’on peut commettre une injustice à l’égard de soi-même. (Livre V chapitre XI) Il pense que non, pas volontairement. Lacan n’est pas de cet avis quand il indique : « Ce que j’appelle céder sur son désir s’accompagne toujours […] de quelque trahison. » [18] Le surmoi freudien est en contradiction avec ceci et est en effet d’autant plus sévère et injuste que le sujet lui obéit. Donc le bien est défini par le bonheur et le bonheur par le plaisir. La vertu conduit au bonheur par le plaisir et le bien est essentiellement une habitude. Le Souverain bien est une visée, pour Platon, l’idée de Bien est une donnée déjà là, guide de nos actions.
Das Ding Ce que Freud dégage dès l’Esquisse d’une psychologie scientifique, est que ce qui est visé par le sujet, c’est das Ding, la chose originelle, de toujours déjà perdue. « Le but premier, - écrit Freud dans la Lettre 52 à Fliess - n’est pas de trouver dans la perception réelle un objet qui corresponde à ce que le sujet se représente sur le moment mais c’est de le retrouver, de se témoigner qu’il est encore présent dans la réalité. » Mais, dès l’origine, l’objet est perdu. « Le pas fait au niveau du principe de plaisir par Freud est de nous montrer qu’il n’y a pas de Souverain bien - que le Souverain bien qui est das Ding, qui est la mère, l’objet de l’inceste, est un bien interdit et qu’il n’y a pas d’autre bien. Tel est le fondement, inversé, chez Freud, de la Loi morale. » [19] Das Ding, l’objet, l’Autre absolu du sujet, souverain bien, « ce n’est pas lui que l’on retrouve mais ses coordonnées de plaisir » . Le but de l’action est de retrouver das Ding, l’objet primordial, l’objet perdu de toujours. Lacan l’appelle en 1959 le hors signifié. Nous dirions maintenant le hors signifiant. C’est par rapport à la perte de cet objet originel que le sujet se constitue. Cette première épreuve réglera toute la fonction du principe de plaisir, objet d’insatisfaction pour l’hystérique, objet qui apporterait trop de plaisir pour l’obsessionnel, qui se règle pour éviter cet excès. « Ma thèse, dit Lacan, est que la loi morale s’articule à la visée du réel comme tel, du réel en tant qu’il peut-être la garantie de la Chose. »
Le sentiment de culpabilité Dans Malaise dans la civilisation, Freud nous rappelle deux origines au sentiment de culpabilité : il nous a montré dans Totem et tabou et dans Moïse et le monothéisme que la Loi morale repose sur le meurtre du Père. Le mythe de Totem et tabou est un mythe du temps de la mort de Dieu, laquelle entraine comme commandement de l’aimer toujours. Deux origines au sentiment de culpabilité, donc : l’angoisse devant l’autorité et l’angoisse devant le surmoi. La première contraint à renoncer aux pulsions, la seconde pousse le sujet à se punir. Pour Freud, la sévérité du surmoi prolonge la sévérité de l’autorité. « Un sentiment de faute réussira à naître en dépit du renoncement accompli. » Devant le surmoi, le renoncement ne suffit pas car le désir persiste et ne peut être dissimulé au surmoi. « Tout renoncement pulsionnel devient alors une source d’énergie pour la conscience, puis tout nouveau renoncement intensifie à son tour la sévérité et l’intolérance de celle-ci. »
Kant, Constant, Sade Emmanuel Kant [20] dans la Critique de la raison pratique en 1788, propose aussi une morale de la praxis, de l’action. En référence à la science de son temps, la physique newtonienne, c’est une morale universelle qui se sépare de toute référence à un objet pathologique (objet de l’affection ou de la passion). La définition de l’action morale est « agis de telle façon que la maxime de ta volonté puisse toujours valoir comme principe d’une législation qui soit pour tous ». Ou encore « fais en sorte que la maxime de ton action puisse être prise comme une maxime universelle ». Maxime en quelque sorte mécanique, maxime d’ordinateur, que Lacan propose de mettre à jour comme suit : « N’agis jamais qu’en sorte que ton action puisse être programmée. » [21] Pour Kant il n’y a pas d’exception possible au principe a priori, « apodictique ». Les exceptions nieraient en effet l’universalité à laquelle seule ils doivent leur nom de principes : « Accord entre la liberté de chacun et la liberté de tous. »
La discussion sur le mensonge, entre Constant et Kant date de 1797 [22]. Benjamin Constant, s’est opposé à Kant à propos du mensonge (La France en 1797) : Le principe que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue toute société serait impossible. Pour Constant : « nul homme n’a droit à la vérité s’il nuit à autrui. » Pour Kant, la vérité est le devoir formel de l’homme envers chacun. Le mensonge même par bonté d’âme nuit à l’humanité en général, puisqu’il disqualifie la source du droit. L’exemple discuté est de savoir si l’on doit dénoncer leur future victime à ceux qui projettent son assassinat. Schopenhauer dira que le mensonge est un devoir quand la question posée est en elle-même une faute morale.
En 1795 paraît La philosophie dans le boudoir, du Marquis de Sade [23]. Un chapitre est intitulé « Français, encore un effort pour être Républicain », texte que Lacan commentera [24]. comme nous permettant de percevoir l’aporie de l’éthique kantienne. Ce sont, en effet exactement les critères kantiens qui sont mis en avant pour justifier les positions de « l’antimorale » sadienne. « Prêtez-moi la partie de votre corps qui peut me satisfaire un instant et jouissez, si cela vous plait de celle du mien qui peut vous être agréable. » Plutôt que la pulsion partielle apparente, le contexte sadien évoque la pulsion de mort. Kant, - Lacan le note - admet tout de même un corrélatif de la Loi morale dans sa pureté, et très singulièrement ce n’est rien d’autre que la douleur elle-même. « La loi morale (…) par cela même qu’elle porte préjudice à toutes nos inclinations, doit produire un sentiment qui peut être appelé de la douleur », écrit Kant. « En somme, Kant est de l’avis de Sade. (…) car qu’est ce que Sade nous montre à l’horizon ? Essentiellement la douleur (…) L’extrême du plaisir, pour autant qu’il consiste à forcer l’accès à la chose, nous ne pouvons le supporter. » [25]
Le Système du pape Pie VI Lacan évoque un autre roman de Sade : Juliette ou les Prospérités du vice [26], écrit sans doute en 1802, dans lequel est décrit ce qui est appelé Le Système du pape Pie VI [27]. Sade lui prête un système sadien : « Que tu détruises ou que tu crées, tout est à peu près égal à mes yeux, je me sers de l’un et de l’autre de tes procédés, rien ne se perd dans mon sein (...) Les voilà, Juliette, les voilà les lois de la nature […] Un philosophe ancien appelait la guerre, mère de toute chose. (…) Point de destruction, point de nourriture à la terre et par conséquent plus de possibilité à l’homme de pouvoir se reproduire. »
Lacan, lors de ce Séminaire VII fera une brève allusion à La fable des abeilles de Bernard de Mandeville, considéré comme un des premiers économistes libéraux. Ce poème de 1705 est intitulé tout d’abord The grumbling hive or Knaves turn’d Honest. La traduction en français garde en sous-titre « Ou les fripons devenus honnestes gens. Avec le commentaire où l’on prouve que les vices des particuliers tendent à l’avantage du public. » Mandeville y montre comment convoitise, orgueil, vanité et recherche du profit individuel seraient les ressorts de la richesse ; il croit donc à l’utilité économique des vices. Satisfaire la convoitise et la prodigalité des riches donneraient du travail aux pauvres. Lacan évoquera la double erreur du knave et du fool, le coquin et l’égaré, le cynique de droite et le généreux naïf de gauche. L’anti-morale sadienne est proche de celle de Mandeville. Peut-on considérer qu’elle est le modèle du libéralisme contemporain ? C’est ce que Naomi Klein appelle La stratégie du choc qu’elle attribue à Milton Friedmann et à ses élèves de l’école d’économie de Chicago : « Seule une crise, réelle ou supposée, peut provoquer des changements. » Quand un choc se produit, une destruction, coup d’état, tsunami, ouragan Katrina, faillite économique, c’est l’occasion de remplacer les mécanismes de redistribution des états démocratiques par une transformation radicale et ultralibérale de l’économie du pays. Le Sri-Lanka a vu se transformer ainsi son économie après le tsunami, de même l’ouragan Katrina a entrainé la privatisation accélérée des services publics, des écoles en particulier. Quand les faillites artificielles et les coups d’état provoqués par les Chicago boys et la CIA, comme en Amérique du Sud dans les années soixante-dix, ne sont plus acceptés, et qu’il n’y a pas suffisamment de catastrophes naturelles, il reste les guerres pour obtenir la page blanche où construire la nouvelle économie. La guerre en Irak a été l’occasion radicale d’application de ces principes. En Irak tout ce qui appartenait à l’état a été pillé puis privatisé. La guerre elle même est privatisée. Les compagnies privées comme Blackwater fournissent de nombreux contingents de mercenaires. D’énormes crédits ont été dégagés pour reconstruire ce qui avait été détruit. Les épidémies sont aussi une bonne occasion de faire des affaires par l’annonce de catastrophes. La grippe aviaire dont on nous prédit depuis deux, trois ans qu’elle va arriver, a surtout, jusqu’à présent apporté d’énormes royalties à la compagnie Gilead Science qui a eu le bonheur de breveter le Tamiflu ®, médicament peut-être utile (ce n’est pas démontré) dans le traitement éventuel de cette grippe qui n’existe pas encore, mais dont l’action préventive est assurément aléatoire. Les américains en consomment des quantités chaque hiver. Les gouvernements, prudents, ont acheté des dizaines de millions de doses de traitement. En France deux millions de doses ont été stockées. Comme la grippe aviaire n’arrive toujours pas, il faut remplacer les doses périmées. L’ancien président de Gilead Science était Donald Rumsfeld.
Le choix forcé C’est à une terrasse, sur le port Madura de Buenos-Aires, lors du Congrès de l’Association Mondiale de Psychanalyse que nous avons choisi de proposer à nos collègues de commenter ici le Séminaire VII de Lacan. J-A Miller avait, lors de ce Congrès, mis un arrêt à l’envahissement de notre champ par la psychanalyse appliquée. L’éthique de la psychanalyse nous a semblé alors être le meilleur choix pour le commentaire de texte de cette année. Le cours de J.-A. Miller du 12 novembre dernier, confirmait l’urgence qu’il y avait à y revenir. Citons-le : « Il y a un choix forcé. S’il me faut souquer ferme, c’est que le mouvement du monde - si je puis dire - l’exige en tant que ce mouvement entraîne la psychanalyse dans son sillage. […] C’est au point que, pour la première fois, il m’apparaît nécessaire de procéder par un " retour à Lacan ". Jamais jusqu’à présent je n’ai employé cette expression et si je le fais aujourd’hui, c’est bien dans la persuasion qu’on s’en est éloigné. Par exemple : on s’en éloigne quand on se toque, quand on s’enivre de l’effet curatif de la psychanalyse alors que l’effet curatif, en psychanalyse, n’est jamais que subordonné, dérivé, obtenu de biais. […] Sans doute le monde jauge-t-il la psychanalyse en fonction de ses résultats thérapeutiques. Ça n’est pas une raison pour que la psychanalyse fasse sienne ce critère. » [28]
Le désir de guérir « La guérison vient de surcroît », disait Lacan lors du Séminaire X, L’angoisse. Et en 1960 : « Nous avons à chaque instant à savoir quel doit être notre rapport effectif avec le désir de bien faire, le désir de guérir. Nous avons à compter avec lui comme avec quelque chose qui est de nature à nous fourvoyer et, dans bien des cas, instantanément. Je dirai même plus – on pourrait de façon paradoxale, voire tranchante, désigner notre désir comme un non-désir de guérir. Cette expression n’a pas d’autre sens que de nous mettre en garde […] contre la tricherie bénéfique de vouloir-le-bien-du-sujet. » [29] De quel bien d’ailleurs s’agirait-il ? « Est-il tenable de réduire le succès de l’analyse à une position de confort individuel, liée à cette fonction assurément fondée et légitime que nous pouvons appeler le service des biens ? […] Il n’y a aucune raison que nous nous fassions les garants de la rêverie bourgeoise. […]Un peu plus de rigueur et de fermeté est exigible dans notre affrontement de la condition humaine… » [30]
« Le rapport de l’action au désir qui l’habite. » Lacan nous propose de donner une perspective de Jugement dernier à la révision de l’éthique à quoi mène la psychanalyse : « Le rapport de l’action au désir qui l’habite. » C’est en commentant une tragédie de 441 avant notre ère, Antigone de Sophocle, qu’il montre, à la fin de ce Séminaire, l’action du désir pur. L’année suivante, en s’appuyant sur trois tragédies de Paul Claudel, de la fin du XIXe siècle, il nous montrera la décomposition structurale de l’échange, le troc du sujet de la modernité contre son désir. « L’éthique de la psychanalyse n’est pas une spéculation portant sur l’arrangement du service des biens. Elle implique la dimension qui s’exprime dans ce qu’on appelle l’expérience tragique de la vie. » (Miguel de Unamuno disait « Le sentiment tragique de la vie ».) Expérience tragicomique en fait. À côté du triomphe de l’être pour la mort – le désir pur d’Antigone - il y a le fait que la vie échappe, que le phallus, tel un phénix, renaît encore.
« C’est parce que nous savons mieux reconnaître la nature du désir qu’une révision éthique est possible. Parce que c’est le désir de l’analyste qui est le moteur de l’expérience analytique, et que c’est un désir averti. » Le sujet a souvent cédé sur son désir, parfois pour le bon motif et même pour le meilleur. La question de la bonne intention, disait Lacan, n’en a pas laissé les gens plus avancés. « Il n’y a d’autre bien que ce qui peut servir à payer le prix pour l’accès au désir. » [31] Le désir de l’analyste n’est pas le désir de normaliser, de soigner, de guérir. « Le désir de l’analyste n’est pas un désir pur, c’est un désir d’obtenir la différence absolue. » [32]
« Le désir de l’analyste, c’est d’obtenir le plus singulier de ce qui fait votre être, c’est que vous soyez capable, vous même de cerner, d’isoler ce qui vous différencie comme tel, et de l’assumer, de dire : Je suis ça, qui n’est pas bien, qui n’est pas comme les autres, que je n’approuve pas, mais c’est ça. » [33] disait J.-A. Miller, le 19 novembre 2008.
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