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Présentation du séminaire XVII par Jean-Luc Monnier

Présentation du séminaire XVII par Jean-Luc Monnier


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Le séminaire XVII est un de mes préférés, peut-être à cause du moment où il fut prononcé par Lacan, les années 68, peut-être à cause du joyeux pessimisme sur lequel il se termine, peut-être parce qu’il reprend les grandes questions freudiennes, du père et de la vérité, pour les extraire du mythe et de la « morale » et rapporter leur construction au réel. Bien sûr, on dit que le séminaire XVII est le séminaire des quatre discours, dans lequel Lacan formalise ce qu’il a déjà commencé à élaborer dans le séminaire précédent. C’est vrai. Comme le souligne Jacques-Alain Miller dans son cours du 3 mai 2005 : « Et donc le Séminaire XIV et le Séminaire XV font la paire, comme le Séminaire XVI D’un Autre à l’autre et le Séminaire XVII L’envers de la psychanalyse le font également. Puisque, comme j’ai déjà pu le montrer, c’est la première leçon du Séminaire de L’envers de la psychanalyse qui donne son coup de fion, achève la recherche commencée dans D’un Autre à l’autre. »

Mais il me semble que le séminaire XVII est aussi un séminaire sur le père, plus exactement sur la décrépitude du père en tant que fait structural et non plus socialement contingent. C’est de ce point de vue un séminaire éminemment politique, non pas seulement donc parce qu’il se tient à ce moment, dans les années 69-70, juste après les événements de 68, et que Lacan s’implique dans un dialogue avec les étudiants, mais justement à cause de ce fait, que le séminaire XVII est aussi un séminaire sur le père. Les deux raisons, cependant, n’étant évidemment pas sans rapport entre elles !

Le séminaire XVII a été publié en 1991 par Jacques Alain Miller qui en a établi le texte, et c’est le premier que Lacan prononce tous les 15 jours.

Radiophonie est l’écrit – complexe – qui l’accompagne, vous le trouvez dans Scilicet 2/3 et dans les Autres Ecrits. On peut le lire en parallèle en faisant des allers et retours, le séminaire explicitant ce que Lacan concentre en 7 réponses dans un style qui, il faut bien le dire, se dérobe souvent à l’immédiate compréhension.

Quant au séminaire, il comporte trois grandes parties :

-  Axes de la subversion analytique
-  Au-delà du complexe d’Œdipe
-  L’envers de la vie contemporaine.

Le premier chapitre – introductif –est, lui, un aboutissement en même temps qu’une perspective.

Les petites lettres

Un aboutissement car avec ses petites lettres, Lacan y tamise la psychanalyse pour n’en garder que l’os, le squelette délivré de sa chair, de son pathos. Il travaille à cela depuis qu’il est entré en psychanalyse, rappelez-vous ce qu’il dit dans les complexes familiaux à propos du complexe d’Œdipe. Rappelons-nous l’invention du Nom du Père, du grand A, du S barré, des mathèmes… Toujours Lacan a dégagé le châssis des constructions freudiennes.

Les petites lettres des quatre discours apparentent la psychanalyse à la science et en cela, le séminaire est homogène à ce que Lacan veut pour la psychanalyse à cette époque-là, rappelons-nous la lettre aux Italiens où Lacan précise la tâche du psychanalyste : « Il y a du savoir dans le réel. Quoique celui-là, ce ne soit pas l’analyste, mais le scientifique qui a à le loger. » dit-il, « l’analyste loge un autre savoir, à une autre place mais qui du savoir dans le réel doit tenir compte. »

C’est la grande époque du langage, son acmé, et peut-on dire aussi bien, son chant du cygne avant le grand retournement du séminaire XX et de l’accent qui sera mis sur la lalangue, le langage n’étant plus alors « que ce qu’élabore le discours scientifique pour rendre compte de ce que j’appelle lalangue. » [1]

Dans le séminaire XVII, le signifiant est encore le préalable à toute approche psychanalytique de l’homme, il est partout, autre nom du Dieu de « Spinoza et son amor intellectualis Dei » [2] comme le rappelle Lacan dans la dernière leçon du séminaire XI [3]. Mais Lacan lui donne une autre portée, ou plutôt il le rend plus flexible dans sa détermination du sujet. La proposition que vous connaissez tous : « le signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant » va se diffracter en quatre propositions rendant compte chacune d’une position d’énonciation du sujet, une position d’énonciation singulière et typifiée. Le sujet et sa parole sont toujours contraints par la structure du signifiant, mais dans le séminaire XVII, Lacan distingue quatre modes de contrainte, c’est ce qu’il va appeler discours, qui mettent en exergue quatre modes d’énonciation.

Jacques-Alain Miller, dans la présentation qu’il fit à Bordeaux à l’occasion de la parution du séminaire, signale qu’on passe avec le séminaire XVII du Lacan I au Lacan II.

Le Lacan I, dit-il est : « celui qui a mis en évidence l’effet de sens et l’effet de vérité de la parole, de la chaîne signifiante […] Et ce qu’il ajoute dans ce Séminaire, c’est qu’à côté de cet effet de sens ou de vérité, ou de signifié, […] il y un effet de jouissance. » C’est le Lacan II.

Jusque-là, le sujet pris dans la structure signifiante, c’est-à-dire effet de l’action qui se présente du fait de l’articulation de S2 à S1 selon ce concept de Nachträglich, que Jacques Lacan a su mettre en valeur dans l’oeuvre freudienne, caractérise la mobilité, « l’extrême agilité » du Sujet de l’inconscient, S barré, en tant que représenté par un signifiant pour un autre signifiant.

La barre sur le sujet inscrit sa disparition, cela veut dire qu’il ne s’inscrit dans la chaîne que comme résultat, comme effet de sens, comme effet de signification. Le sujet a statut de signifié… c’est l’effet, le résultat d’une opération qui se tient dans le champ du symbolique.

Lors de la rentrée des cartels, quelqu’un dans l’assistance a posé la question de la différence qu’il y a entre résultat et produit concernant le cartel. Je crois qu’on peut dire que le résultat se situe, comme l’effet, dans le champ du symbolique, d’une opération, d’un calcul alors que le produit – de cartel en l’occurrence – peut se dire produit parce qu’il se situe au niveau de l’écrit, c’est-à-dire de la production d’un objet.

L’écrit est vous le savez, un message, message qui rentre dans le champ de la définition structurale du signifiant – substitution et sélection dans une suite, comme le rappelle Lacan dans Radiophonie [4], mais c’est aussi un produit au sens de l’objet sous l’égide de la lettre. Je ne reprendrai pas l’élaboration lacanienne de la lettre, disons que la lettre, du fait de son statut d’écriture, est un signifiant particulier qui fixe la jouissance. C’est, pour le dire vite, un signifiant spécial qui trouve sa définition non dans la structure, dans son rapport d’opposition aux autres signifiants, mais dans son rapport au référent, à la jouissance. La lettre « littoral » est au contact de la jouissance et accroche le réel.

Le savoir et la jouissance en plus

Avec le Séminaire XVII, quelque chose vient en plus ; le réel vers lequel l’enseignement de Lacan s’infléchit franchement depuis le Séminaire XI, est mis en avant dans sa fonction de lest du système signifiant. C’est le débat que vous trouvez résumé dans Radiophonie où Lacan soulève la limite de la structure du linguiste qui « laisse en blanc ce qui y fait effet, dont à montrer qu’il est l’enjeu de l’acte analytique, j’ai pensé éclairer tout autre acte. » [5] C’est exactement, mais dit d’une autre manière ce qu’il avance dans la proposition de 67 quand il énonce, en s’appuyant sur l’invention cantorienne des nombres transfinis que le « non-su s’ordonne comme le cadre du savoir. » [6] Je m’appuie-là sur un article de Jacques-Alain Miller dans la Revue n°20. [7]

En effet Lacan rapproche l’objet a de l’aleph zéro. Objet a qui, comme l’aleph zéro chez Cantor fixe l’infini de la suite des nombres entiers, place le non-su que figure n+1, en un point déterminé et extérieur à la suite infinie tout en la constituant, cette suite, comme un ensemble.

Cette suite, des nombres entiers, peut être, et est d’ailleurs, identifiée à la chaîne des signifiants par Lacan et on voit alors ce qu’apporte l’application cantorienne à la psychanalyse. La théorie de la structure du linguiste est une structure qui comporte n+1 signifiants, nous en faisons l’expérience par le biais de l’association libre, il y a toujours un signifiant supplémentaire qui s’ajoute au précédent et l’opération se révèle alors infinie, ne s’interrompant que par la fatigue des protagonistes voire par la disparition de l’un d’eux. Si on attribue au non-su, qui, faut-il le souligner, est le moteur de la cure, une place extérieure à la chaîne signifiante en le fixant par un signifiant nouveau, comme le fait Cantor pour la suite des nombres entiers avec l’aleph 0, on en fait d’une part le cadre du savoir (compris comme la chaîne signifiante) et d’autre part, on a alors la possibilité d’extraire de l’opération elle-même, un savoir nouveau.

Petit a est ce signifiant nouveau qui désigne à la fois le non-su et en même temps leste l’ensemble de la chaîne à partir du déroulement de laquelle s’effectue son extraction.

C’est ainsi donc que Lacan subvertit la structure du linguiste en y incluant, une vacuole, un vide, extime, qu’il appelle dans Radiophonie un blanc, et dans le séminaire XVII, petit a, plus de jouir, comme non-su, qui s’en extrait dans une opération de discours, comme le cadre qui commande à toute la chaîne.

En d’autres termes, c’est la jouissance en tant que non-su qui organise le discours, en tant qu’elle fait limite au savoir.

Pour parvenir à cela Lacan prend le terme de savoir au sens large : « Le savoir, c’est ce qui fait que la vie s’arrête à une certaine limite vers la jouissance. Car le chemin vers la mort […] n’est rien d’autre que ce qui s’appelle la jouissance. » [8]

Jacques Lacan adosse sa démonstration à la répétition, à laquelle il donne un statut rénové. C’est ce qu’explique Jacques-Alain Miller dans sa présentation du séminaire « la répétition, dit-il, est la clef sérieuse du Séminaire XVII. »

C’est-à-dire que Lacan, suivant en cela Freud à partir de 1920, fait de la répétition la marque, le signe insistant de la limite faite au savoir par la jouissance sur le mode du non-su, de la perte. C’est un peu compliqué à comprendre car on parle aussi de plus-de-jouir qui désigne plutôt le contraire de la perte, qui désigne un gain et de « savoir comme moyen de jouissance » [9]

Il faut comprendre que Lacan place la répétition au carrefour du signifiant et de la jouissance, à la fois sous le signe de sa perte et de son retour : la répétition est le rappel d’une jouissance mythique dont le « signifiant [se fait] l’appareil, [10] » et expérience de son deuil.

Pour éclairer la question, je vais revenir à l’article de Jacques-Alain Miller sur le transfini déjà mentionné ici.

Jacques-Alain Miller y développe le fait que nous avons affaire à une double extraction de jouissance : il s’appuie sur une proposition de Lacan que l’on trouve en note dans les Ecrits à la page 554 : « [le champ de la réalité] ne se soutient que de l’extraction de l’objet a qui pourtant lui donne son cadre », cela veut dire que pour qu’il y ait champ de la réalité il faut qu’il y ait soustraction libidinale, Freud le dit clairement – notamment dans la troisième partie d’un de ces tout derniers textes Construction dans l’analyse. C’est ce qu’il nomme le noyau de vérité historique, fait de choses vues et entendues dans l’enfance, dont il a mis le caractère érotisé, libidinalisé en évidence, et dont le retour dans le présent caractérise l’hallucination. [11]

Le savoir à prendre là comme corrélat de la réalité est donc la traduction de la libido freudienne en terme de signifiant : c’est ainsi que Lacan peut dire que le savoir et la jouissance c’est la même chose. Ce qu’il va nommer le trait unaire, qui est un des autres noms de cette opération. Ainsi peut-on entendre cette citation : « la jouissance est très exactement corrélative à la forme première de l’entrée en jeu de ce que j’appelle la marque, le trait unaire, qui est la marque pour la mort, si vous voulez lui donner son sens. Observez bien que rien ne prend de sens que quand entre en jeu la mort. » [12]

Mais, dit encore Jacques-Alain Miller, il y a une seconde extraction de jouissance, car toute la jouissance n’est pas traductible par le signifiant, tout de la jouissance ne passe pas au signifiant « il y a un surplus de jouissance que Lacan appelle le plus de jouir ». Ce plus de jouir est « extériorisé », c’est fondamentalement lui le cadre du savoir, ce non-su radical promu par Lacan.

De ce point de vue, il me semble que le séminaire XVII entérine une double valeur pour a.

D’une part, a traduit le réel d’une jouissance telle qu’elle peut s’entendre dans le séminaire XI, d’autre part et je pense que c’est l’avancée de ce séminaire par rapport au séminaire XVI, a est la dénotation de la jouissance qui échappe à la signifiantisation en tant que surplus. C’est important de bien saisir que le plus de jouir n’est pas un plus de jouissance au sens où on jouirait plus, mais désigne la jouissance qui échappe radicalement au signifiant tout en en étant réellement la cause, c’est à dire son produit : le signifiant absorbe la jouissance et pris dans la fonction du discours il s’en fait producteur.

« Savoir comme moyen de jouissance » est donc à prendre sous deux aspects : d’une part sous son aspect de traduction, d’absorption, de transformation de la jouissance en signifiant, sans doute ceci anticipe-t-il la satisfaction du blablabla que l’on rencontrera dans le séminaire, et d’autre part sous son aspect de production au terme d’une opération systémique de discours.

Ceci étant dit, on comprend bien cependant que quel que soit l’aspect qu’on choisit, le maître-mot si je puis dire, c’est extraction, extraction de jouissance. La jouissance originelle est de toute façon barrée.

L’envers du père

C’est l’autre grande mise à plat de ce séminaire. Bien sûr nous disposions de quelques indications, mais tout de même, là, Lacan s’attaque de front, si on peut dire, à l’agent de la déperdition de jouissance chez Freud : c’est-à-dire au père.

Il le fait par le biais de l’hystérie, en revisitant une nouvelle fois Dora pour montrer que ce qui intéresse l’hystérique à placer le père en position de maître, c’est de faire surgir sa vérité refoulée : ce père là, ce père idéal est en fait castré, qu’il est castré du fait même qu’il est marqué, lui aussi, par le signifiant. Lacan rappelle d’ailleurs que c’est assez conforme avec le père qui, déjà à l’époque freudienne, relevait plutôt de l’esclave que du maître.

Le chapitre intitulé : « Le maître châtré » est, sur ce point, précis : l’hystérique démontre que l’Un sous les auspices duquel se présente le maître est castré : pour établir sa démonstration, le sujet hystérique se fait dans un premier temps l’objet de son désir pour, dans un second temps, s’y dérober. C’est à dire qu’il se fait par le biais du discours le bien le plus précieux que le maître désire, je me réfère là à l’article de Miquel Bassols [13].

L’hystérique « s’arrange » pour allumer le désir du maître, le désir disons d’élargir le champ de son savoir concernant la jouissance pour s’en faire aussitôt le manque. C’est-à-dire que le sujet hystérique vient à incarner la vérité du maître ; vérité qui est que le maître est castré.

Suivent alors trois chapitres dans lesquels Lacan démontre point par point que ce père freudien, qui interdit la jouissance, ce père de l’Œdipe, renforcé par le père de la horde et affermi par un Moïse [14], mais que l’on sait, depuis le chapitre précédent, maintenant châtré, n’est en fait qu’un semblant, un tigre de papier, destiné à couvrir le réel : que la déperdition de jouissance est affaire de langage. Lacan s’amuse des paradoxes freudiens, ainsi le complexe d’Œdipe : c’est justement parce qu’il tue son père qu’Œdipe peut partager la couche de sa mère : « meurtre du père et jouissance de la mère à entendre au sens objectif et subjectif », [15] dit Lacan, et pour autant c’est ce qui fera le « lit » de la métaphore paternelle et du nom du père.

Quant au père de la horde, Lacan qualifie cette histoire « d’histoire à dormir debout […] tout à fait insoutenable ». [16] Et pourtant c’est dans cette figure abracadabrante et paradoxale qu’il trouvera la trace du réel et de l’impossible.

Quant au père du Moïse, c’est le père comme symptôme, comme retour du refoulé, et c’est lui qui dégagera, pour Lacan, la voie du père comme semblant.

Il y a d’ailleurs dans Freud même, à la page 169 du petit volume L’homme Moïse et la religion monothéiste une indication clinique précise. Freud y parle de renaissance de l’identification au père pour un homme à la mort de ce dernier, où nous reconnaissons le retour du refoulé. Le père est effectivement traité par lui comme une formation de l’inconscient, même si le symptôme ne s’y réduit pas, comme le précise Jacques-Alain Miller dans son cours, [17] dans la mesure où il inclut un noyau de jouissance pulsionnelle.

En bref « le mythe ne saurait ici avoir d’autre sens que celui à quoi je l’ai réduit, d’un énoncé de l’impossible. » [18]

Le séminaire XVII, c’est la fête du père, au sens où Lacan lui fait sa fête, ce père imaginaire, à la fois jouisseur, privateur de jouissance et féroce. Ce père est ce qu’il est car il a les plus intimes attaches avec le père mort de Freud qui, lui, ne jouit évidemment pas mais porte sur lui les stigmates de la castration, ce contre quoi le névrosé se révolte.

Pour le névrosé en effet, un monde sans père est un monde terrible car il implique de prendre en charge sa propre castration. C’est pourquoi la promotion par le névrosé du père idéal, doublé du père imaginaire à la mesure de son choix de désir, confine pour lui au style de vie.

La modernité, l’aléthosphère, la lathouse et la honte.

La troisième partie du séminaire, que Jacques-Alain Miller a intitulé « L’envers de la vie contemporaine », par allusion au roman de Balzac : L’histoire de la vie contemporaine est une sorte de séance de travaux pratiques. Lacan dialogue d’abord avec les étudiants sur les marches du Panthéon, et s’appuie sur ce dialogue pour commencer à déployer les conclusions de ce qu’il a démontré dans les deux parties précédentes.

Mai 68 est une vaste méprise, Jacques-Alain Miller le souligne dans sa présentation en avançant que le contestataire en fait ne « s’attaque qu’à un épouvantail à moineaux, qu’il dirige ses coups tout à fait ailleurs que là où ça se passe. » il y a erreur sur la personne, le père que les étudiants attaquent est un fantoche.

C’est le discours de la science maintenant qui tient le haut du pavé « d’un monde, de plus en plus peuplé de lathouses. » [19] C’est-à-dire un monde peuplé d’objets hybrides et vides, qui tiennent à la fois du gadget et de l’objet pulsionnel, ce sont des miroirs aux alouettes, plus de jouir en toc [20]. Ils sont de fausses promesses de jouissance, venant en place du vide de la chose, « faits pour causer votre désir, pour autant que c’est la science maintenant qui le gouverne. » [21]

Notre aléthosphère comme Lacan appelle le monde moderne est notre nouvel environnement, c’est un monde que la science a créé avec l’aide des mathématiques et dans lequel ceux-ci sont les princes et les objets jetables nos maîtres. Ainsi la crise financière qui nous affecte est-elle le produit de l’introduction des mathématiques dans la finance et non pas précisément d’une régulation défaillante.

Dans le chapitre conclusif intitulé par Jacques-Alain Miller : « Le pouvoir des impossibles », Lacan boucle son propos en introduisant un concept à première vue inattendu : la honte, curseur à l’aide duquel se mesure pour le sujet moderne le rapport du signifiant maître à la jouissance dans le monde contemporain. Par là, il faire apercevoir à ses auditeurs l’ampleur du bouleversement éthique qui agite déjà cette époque, et ne cesse de se développer depuis. La honte ou plutôt sa disparition résonne avec la décrépitude du père et la corruption du lien entre le sujet et le signifiant maître, dont se nourrit une « jouissance spectacularisée ».

Avec l’entrée dans l’ère post-industrielle, la montée en puissance des droits subjectifs, de l’individualisme qui accompagnent la production, et de la consommation de masse, la honte en tant qu’affect du sujet a tendance à disparaître.

« Il n’y a plus de honte » [22] dit d’ailleurs Lacan, c’est-à-dire, précise Jacques-Alain Miller, que « nous sommes à une époque où le regard de l’Autre s’est éclipsé, et où au moins il ne porte plus la honte ». [23]

Mourir de honte, comme Vatel [24], n’est plus de mise. Avec l’affaiblissement du signifiant-maître, de la singularité du sujet dans la société moderne au profit de sa numérisation, la vie prime sur tout autre considération, d’honneur notamment.

Lacan interpelle donc les étudiants de Vincennes. Nous sommes le 17 juin 1970 : mai 68 est venu conclure les Trente glorieuses et annoncer, nous le lisons dans l’après-coup, l’entrée dans l’ère postindustrielle. Notons d’ailleurs que Lacan invente le discours du capitaliste au moment où on peut déjà en distinguer la sortie : lui-même d’ailleurs, dans sa proposition de 67 laisse entendre ce qu’est notre monde post-capitaliste : un monde de ségrégation.

Eric Laurent, établit un lien entre le développement de Lacan sur la honte, adressé aux analystes à la fin du chapitre « Le pouvoir des impossibles », [25] à savoir : « il m’arrive de vous faire honte » avec les quelques mots qu’il prononçait par ailleurs devant les étudiants à Vincennes en décembre 1969 : regardez-les jouir. [26] Ce lien fait bien sûr écho à la petite scène que Lacan rapporte dans le Séminaire XI –Petit Jean, le pêcheur et sa boîte de sardines [27], ou encore à celle du voyeur surpris par l’Autre [28].

Là aussi, comme dans les scènes du séminaire XI, le regard est impliqué, mais il y a une différence : dans les scènes rapportées par Lacan dans le séminaire XI, la honte surgit lorsque l’Autre dévoile au sujet son statut d’objet, en tant que surpris dans sa jouissance révélée, alors que celle des étudiants épinglés dans séminaire XVII, est dans une certaine mesure à ciel ouvert : Lacan par son impératif regardez-les jouir prêtant alors sa parole au maître pour ranimer la honte. Pour quelle raison exactement ? Parce que la honte est l’affect qui accompagne le rapport du Sujet et de son objet, l’objet a niché au cœur de l’inconscient. Par conséquent, pour Lacan, provoquer la honte c’est tenter d’obtenir que le sujet renoue avec son inconscient et se mette au mieux à la tâche de le déchiffrer – nous sommes-là très proches de ce qu’il disait par ailleurs dans Télévision concernant la lâcheté morale et la faute éthique.

C’est par une phrase-choc « Il m’arrive de vous faire honte », [29] que Lacan conclut son propos cette année-là. Il indique alors une place pour le psychanalyste qui serait de jouer la honte pour en faire l’index de la jouissance et la remettre à sa place de cause au centre de l’inconscient.



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