Édition 2019-2020

Ce qui nous oriente dans l’expérience analytique aujourd’hui

 

Ce qui fait une analyse aujourd’hui

La spire de l’époque et le droit fil analytique

 

« De toutes celles qui se proposent dans le siècle, l’œuvre du psychanalyste est peut-être la plus haute parce qu’elle opère comme médiatrice entre l’homme du souci et le sujet du savoir absolu. C’est aussi pourquoi elle exige une longue ascèse subjective, et qui ne sera jamais interrompue, la fin de l’analyse didactique elle-même n’étant pas séparable de l’engagement du sujet dans sa pratique.

Qu’y renonce donc plutôt celui qui ne peut rejoindre à son horizon la subjectivité de son époque. Car comment pourrait-il faire de son être l’axe de tant de vies, celui qui ne saurait rien de la dialectique qui l’engage avec ces vies dans un mouvement symbolique. Qu’il connaisse bien la spire où son époque l’entraîne dans l’œuvre continuée de Babel, et qu’il sache sa fonction d’interprète dans la discorde des langages. Pour les ténèbres du mundus autour de quoi s’enroule la tour immense, qu’il laisse à la vision mystique le soin d’y voir s’élever sur un bois éternel le serpent pourrissant de la vie ».

Jacques Lacan, « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 321

 

Notre ambition pour cette nouvelle année de la Section clinique sera de dire ce qui fait qu’une pratique peut se dire analytique ou pas, dans la perspective de l’Orientation lacanienne qui est celle que Jacques-Alain Miller a tracée pour l’Association Mondiale de Psychanalyse (AMP).

Nous naviguerons entre deux textes importants : l’un écrit par Lacan en 1958 et publié dans ses Écrits sous le titre « La direction de la cure… »[1] et l’autre, écrit par Éric Laurent et présenté pour vote à l’Assemblée générale de l’AMP lors de son cinquième Congrès, à Rome en 2006 : « Principes directeurs de l’acte psychanalytique »[2].

Les deux textes ont été rédigés à presque un demi-siècle de distance. Entre temps le contexte de la psychanalyse a profondément changé. Il a encore changé depuis 2006 et s’il est vrai, comme le dit Lacan, que le psychanalyste tente de « rejoindre la subjectivité de son époque », on peut dire que la pratique et ce que les postfreudiens ont appelé la technique psychanalytique ont varié.

Depuis de nombreuses années maintenant la psychanalyse fait l’objet d’attaques très vives[3]. Son existence est menacée aujourd’hui spécialement par un système de santé mentale qui souffre du désastre que la discipline a subi avec l’échec définitif du DSM-5, et qui a montré l’impossibilité d’assigner les patients à des catégories glissantes et soumises autant à l’influence des lobbies qu’à la véritable recherche psychiatrique.

Dans son cours « Choses de finesse en psychanalyse », prononcé en 2008-2009 à l’université de Paris VIII, J.-A. Miller montre le paradoxe dans lequel la psychanalyse évolue depuis au bas mot le début du XXIe siècle en France : à la détérioration d’un système de « santé mentale » d’État qui cherche à réduire ses coûts de production alors que la recherche devient plus onéreuse s’ajoute une pression managériale qui atteint aujourd’hui ses limites. À ceci s’ajoutent des choix politiques en défaveur de la méthode psychanalytique qui, jusqu’à il y a peu, était encore très répandue dans les établissements de soins publics sous une forme de psychanalyse appliquée, c’est-à-dire dans le respect du un par un, mais sans que la méthode soit utilisée dans toute sa puissance.

D’un autre côté la psychanalyse « pure », c’est-à-dire celle qui vise à produire des analystes (ou en tout cas des analyses menées à leur terme) est elle aussi touchée par ce que Lacan appelait « la spire de l’époque », c’est-à-dire la globalisation, la déroute de la fonction paternelle traditionnelle, la montée des familles composées et recomposées, bref, la transformation des modes de jouir et la disparition des normes qui précèdent elles même la modification des lois.

En 2008 après l’expérience malheureuse d’un CPCT parisien trop soumis aux pressions de croissance, et à une certaine confusion entre psychothérapie et psychanalyse – soit-elle appliquée[4] – J.-A. Miller faisait le point à l’orée de la nouvelle année de cours. « Choses de finesse » – disait-il – car il ne s’agissait pas de standardiser la clinique de la psychanalyse alors que Lacan avait lutté toute sa vie contre la rigidification de la pratique telle que l’IPA la préconisait[5].

Faut-il suivre le mouvement du monde tel qu’il se présente aujourd’hui ? J.-A. Miller indiquait que « La réponse est Oui si la psychanalyse est un phénomène de civilisation et n’est que cela. Non s’il y a un droit fil de la pratique analytique et qui mérite de subsister comme tel ».

Il prône ainsi pour la première fois un « retour à Lacan ». « Cela me donne – dit-il – le devoir et peut-être l’autorité de dire que la clinique dite ancienne est conservée dans la nouvelle. »[6] Mais il ajoute que la dernière clinique de Lacan « ruine à la base la référence à la normalité », alors que le concept de santé mentale ne peut s’en passer.

Ceci nous amène à la fois à creuser la différence entre le souci « thérapeutique » et l’expérience psychanalytique dans toute sa puissance, dans laquelle l’effet thérapeutique n’est que « latéral », indirect[7].

Cette question était d’ailleurs déjà posée par Freud dans sa critique de la furor sanandi.

Quels principes directeurs valent pour l’acte de l’analyste aujourd’hui dans le « droit fil » de Freud et Lacan ?

C’est ce que nous examinerons cette année et d’abord à la lumière de ce que Lacan appelait en 1958 « La Direction de la cure et les principes de son pouvoir », sachant que le sinthome dans sa dernière clinique n’est autre que le nom du réel, celui de l’incurable.

Par Pierre-Gilles Guéguen

 

[1] Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 585-645

[2] Disponible en ligne sur le site de l’AMP et celui de l’École de la Cause freudienne. Ce texte a fait l’objet de nombreuses consultations dans les Écoles de l’AMP puis a été rédigé par Éric Laurent.

[3] Cf. Aflalo A., L’assassinat manqué de la psychanalyse, Cécile Defaut, Nantes, 2009.

[4]  La situation était comparable, avec certaines variations, en Espagne où il fut mis fin à l’expérience des CPCT.

[5]  Lacan J.,  « Variantes de la cure type », Écrits, Paris, Seuil, 1966.

[6]  Miller J-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 12 novembre 2008, inédit.

[7]  Cottet S., « Latéralité de l’effet thérapeutique en psychanalyse », Ornicar ? digital, disponible sur le site de l’AMP.

 

 

Programme

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