Trois ateliers
Le samedi de 14h à 15h30 avec :
I – Christelle Sandras, Damien Botté et Michel Grollier
II – Emmanuelle Borgnis-Desbordes et Ariane Oger
III – Danièle Olive et Anne-Marie Le Mercier
Redécouvrir les apports des psychiatres classiques
La clinique psychiatrique émerge dans les suites du délaissement de l’interprétation religieuse des désordres mentaux pour une croyance toujours plus actuelle au savoir de la science.
Elle précède de peu la psychanalyse12. La clinique comme méthode apparait avec Pinel (1745-1826) et modifie durablement l’approche de la folie. Intéressé par le savoir-faire de Pussin, un patient devenu maître dans l’art d’apaiser ses condisciples et devenu « gouverneur des malades », Pinel met en place ce qui prendra le nom de traitement moral ; il établit une nosologie des désordres mentaux non organiques et contribue à la prise en compte des aspects médicaux légaux des troubles ainsi qu’à l’humanisation des asiles. Le regard constitue la métaphore de cette pratique, associant à l’observation et la description des troubles psychopathologiques, l’élaboration de relation qui les structure13.
Michel Foucault situera l’approche clinique14 non seulement comme un espace de soin et de production de savoir, mais aussi comme une institution inscrite dans des rapports de pouvoir structurant le rapport au corps et à la maladie. Éric Laurent le relève, il y a dans la classification clinique psychiatrique d’avant la psychanalyse une dimension surmoïque15, une gourmandise pour faire disparaitre la singularité, de ne retrouver dans la clinique que l’universel. Pourtant cette clinique, fondée par des psychiatres qui ont donné leur nom à nombre d’entités, ne s’est pas forgée sans une rencontre singulière avec des patientes.
La clinique s’apprend du malade. Lacan a su dire ce que son orientation vers la psychanalyse doit à sa rencontre avec Aimée. D’autres couples sont passés dans l’histoire de la psychiatrie16, tel celui formé par Jean-Martin Charcot avec Louise Gleize, plus connue sous le pseudonyme d’Augustine. Fasciné par la puissance des crises d’hystérie de la jeune fille, il décide d’en faire une des patientes attitrées de ses « leçons du mardi », qui impressionneront Freud à la Salpêtrière.
Avec Charcot17 « hystérie » désigne vers 1880 un ensemble de symptômes prenant l’apparence d’affections organiques sans lésions décelables. Aujourd’hui, et la psychanalyse y a contribué, la clinique psychiatrique ne saisit plus la place de la femme à partir de l’hystérie, mais son discours qui maintient un universel de la femme est, lui, bien actuel. Emil Kraepelin (1856-1926) va marquer profondément la psychiatrie européenne en imposant une classification nosologique des maladies mentales fondée sur des critères essentiellement évolutifs18. Grand classificateur, il invente « la boîte à diagnostic. Après l’entretien avec le patient, chacun des participants écrit le diagnostic sur un papier qui est mis dans une urne. Au tirage, chacun doit argumenter sa proposition. L’auto-enseignement […] sans savoir préalable mais en s’exerçant à l’observation. Cela doit aboutir à une classification et à un diagnostic clinique19». Plutôt que de se perdre dans la variété et la mobilité des symptômes, il développe ce qu’il appelle la méthode clinico-évolutive par opposition à la méthode symptomatique ou étiologique qui avaient cours jusque-là. La sixième édition de son traité de psychiatrie (1899) fera date. Il différencie, psychose maniaco-dépressive et démence précoce de la paranoïa. Le phénomène de l’interprétation délirante est central et structurant quant au monde du patient. Le délire trouve sa source dans le sujet et dans son sentiment d’insuffisance par rapport au monde extérieur vécu comme hostile20. Lacan en éclairera la logique, « ça parle d’abord en nous, sans savoir ce que ça signifie », le fait d’être d’abord des êtres parlés, se traduit comme une paranoïa initiale de tout sujet, mais la dialectique y fait défaut. Quelque chose se gèle dans une certitude21.
La paranoïa comme envers de la mélancolie : Jules Séglas22, contemporain de Freud (1856-1939) est selon Paul Bercherie le plus fin des cliniciens. Si Kraepelin maintient la paranoïa et la mélancolie comme deux affections bien séparées, leur différenciation reste complexe et fait débat. Séglas établit d’abord une psychopathologie de la paranoïa et de la mélancolie à partir de l’hallucination. Il est célèbre pour sa trouvaille des hallucinations psychomotrices verbales et la critique de l’idée que l’hallucination soit une perception sans objet, il en viendra à considérer qu’elle relève surtout d’une « pathologie du langage intérieur23». Dans le Séminaire III, Lacan lui rend hommage. Ce qui signe l’atteinte de la personnalité dans le délire de persécution pour Séglas, c’est que le sujet halluciné auditif méconnaît l’origine subjective du trouble. Cette méconnaissance est un point essentiel que nous retrouverons chez Lacan. La finesse des observations cliniques du début du XXe siècle – note-t-il – bute sur la façon de les théoriser24.
Ce qui, selon lui, doit « dominer toute la question de la paranoïa », c’est la question : « Qui parle ? ». Le sujet est parlé et son corps en est joui. Dans la mélancolie au contraire, c’est le rejet de cette jouissance du langage qui alourdit le sujet par inertie du sens, dans la signification lourde de la faute25.
Bleuler et la schizophrénie : le terme de schizophrénie est introduit par Bleuler en 1908, soit après l’invention freudienne de la psychanalyse26. Il est le premier psychiatre à s’intéresser aux théories de Freud27 ; il appelle la démence précoce, schizophrénie, (du grec σχιζιεν)28parce que, comme il espère le montrer, la scission des fonctions psychiques les plus diverses est l’un de ses caractères les plus importants. L’accent est mis sur le trouble schizophrénique des associations et de l’affectivité, une tendance à placer sa propre fantaisie au-dessus de la réalité et à se retrancher de celle-ci (autisme). Hallucinations, idées délirantes de persécution, symptômes catatoniques sont situés comme symptômes secondaires.
Au début du XXe siècle, la paranoïa kraepelinienne va être supplantée par la schizophrénie bleulérienne29.
J.-A. Miller en fait une « production du discours analytique, un rejet du discours analytique résultat d’une mise au travail des concepts analytiques sur le matériau Kraepelinien, par les bons soins de Bleuler30». Cependant ses descriptions cliniques trouvent une résonance particulière avec ce que traversent nombre des adolescents et de jeunes adultes que nous rencontrons, et Lacan, nous incite à nous tenir au plus près du « dit-schizophrène » spécifié de se trouver « sans le secours d’aucun discours établi31».
L’actualité ne manque pas de passages à l’acte meurtriers propres à nous rappeler le précieux des apports d’Esquirol et de Paul Guiraud ainsi que les limites des pouvoirs de la parole.
Si certains meurtres commis par des sujets psychotiques apparaissent pris dans une logique imposée par une interprétation délirante32, une autre catégorie de passages à l’acte meurtriers, démunis de motivation apparente, seront qualifiés d’immotivés. La prise en compte de leur manque de sens permet d’approcher la structure du sujet dans tout passage à l’acte. P. Guiraud généralisera la notion de Kakon introduite en 1919 par C. von Monakow. Le décrivant comme un «sentiment pénible d’étrangeté intérieure », il indique à quel point « l’acte de violence essaie de supprimer le « kakon », le mal, de tuer la maladie»33, et constitue une tentative de guérison. La question de la responsabilité du criminel, est un enjeu du débat entre le savoir scientifique et le pouvoir judiciaire depuis l’article 64 du code pénal promulgué le 23 février 1810, la loi Esquirol de 1838 dans les suites de l’affaire Pierre Rivière en 1835 en constituera un point tournant instaurant les modalités de placement dans les établissements spéciaux34. En 1950, Lacan signale que « seule la psychanalyse […] est capable dans ces cas de dégager la vérité de l’acte, en y engageant la responsabilité du criminel35».
Si nous avons beaucoup à apprendre de la finesse des observations des psychiatres classiques, seule l’orientation analytique approche la folie comme solution singulière d’un sujet qui peut en répondre et fait sa place au transfert. Lacan avec la clinique des discours ouvre une voie à rebours de l’identification, et des massifications de la biopolitique36.
12 Briole G., Des sillons tracés dans la folie. Retour vers les trésors oubliés de la psychiatrie, Antenne clinique d’Angers, 2020-2021, p. 14.
13 Bercherie P., Les fondements de la clinique. Histoire et structure du savoir psychiatrique, Paris, Navarin, 1980, p. 13.
14 Cf. Foucault M., Naissance de la clinique : une archéologie du regard médical, Paris, Presses Universitaires de France, 1963.
15 Laurent É., « La singularité et la faille », https://www.youtube.com/watch?v=I9HhJr765Jg
16 Briole G., « Des sillons tracés dans la folie », op. cit., p. 8.
17 https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Martin_Charcot
18 Briole G., « Kraepelin, La fragilité d’une œuvre colossale », La Cause freudienne, no 73, 2009, p. 118-137.
19 Ibid., p. 123.
20 Ibid., p. 130.
21 Cf. La Sagna Ph., « Séglas et le système de l’Autre méchant », La Cause freudienne, no 74, Paris, Navarin, 2010, pp. 201-221.
22 Ibid.
23 Ibid., p. 203-211.
24 Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les Psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 25-37.
25 Cf. La Sagna Ph.,« Séglas et le système de l’Autre méchant », op. cit., p. 213.
26 Rezki C.., « La schizophrénie bleulerienne », in Retour vers les trésors oubliés de la psychiatrie. Antenne clinique d’Angers, 2020-2021, p. 34. https://www.antennecliniqueangers.fr/conference-4-la-schizophrenie-bleulerienne-par-corinne-rezki/
27 Dugène C., « Naissance de la schizophrénie », Histoire de la schizophrénie, p. 4-6. https://bibliotheques.ghu-paris.fr/ajax.php?module=cms&categ=document&action=render&id=22
28 Rezki., op. cit., p. 36.
29 Rezki., op. cit., p. 34.
30 Miller J.-A., op. cit.
31 Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 474.
32 Auré M., « Pierre Rivière au temps d’Esquirol. Logique subjective du passage à l’acte dans la psychose, Les trésors oubliés »https://www.antennecliniqueangers.fr/pierre-riviere-au-temps-desquirol/
33 Guiraud P., « Les meurtres immotivés », L’évolution psychiatrique, 4, no 2, 1931, p. 25-34.
34 Ibid., p. 47
35 Lacan J., « Prémisses à tout développement possible de la criminologie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 123.
36 Laurent É., op. cit.
Les six séquences de l’année
1 – Pinel et la clinique comme méthode – 21 novembre 2026
2 – Charcot et les « Leçons du mardi » – 12 décembre 2026
3 – Kraepelin, grand classificateur – 30 janvier 2027
4 – Séglas : introduction à une pathologie du langage – 13 mars 2027
5 – Bleuler et la schizophrénie : une production du discours analytique – 10 avril 2027
6 – Une clinique du passage à l’acte, les apports d’Esquirol et de Guiraud – 22 mai 2027
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