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Commentaire suivi de Télévision

 

« Télévision » est la seule émission télédiffusée à laquelle Jacques Lacan ait accepté de participer, et elle était peut-être d’autant plus saisissante, qu’elle traitait particulièrement du mystère des rapports entre corps et langage. Suivant de près le « Petit discours aux psychiatres » et une de ses réécritures, « L’étourdit », où la jouissance du corps était envisagée à partir de la logique de la sexuation qu’il venait d’inventer, Jacques Lacan répondait à une série de questions de J.-A Miller, et renouvelait les concepts qu’il avait jusqu’alors forgés pour rendre compte du statut de l’inconscient et ses incidences dans la cure analytique.

$(KGrHqUOKpwFJh!e85zkBSc3yYVIMg~~60_35Antérieurement, l’inconscient était présenté par lui comme structuré comme un langage ; ce n’est plus le cas en 1974. D’une part, les embarras de la linguistique au regard de lalangue, embarras qui se caractérisent à l’époque par une division irréconciliée entre les différents domaines de la linguistique et les difficultés de produire une grammaire générative qui soit enfin opérationnelle : d’une certaine façon, lalangue, c’est-à-dire le langage tel qu’il fonctionne d’emblée chez l’infans, qui exclut le lexique et la sémantique, qui se définit comme « l’intégrale des équivoques que (l’)histoire (d’une langue) a laissé subsister » (Alla scuola lacaniana, 1974), est ce qui tient en échec la linguistique.

D’autre part, une dysharmonie entre lalangue et l’âme comme « garantissant l’être du corps », comprise par Aristote comme « quelque chose du corps », comme somme des fonctions du corps et comme « ce avec quoi l’homme pense » : lalangue, insiste Lacan, est seule capable de rendre compte du sujet – au sens de l’hupokeimenon d’Aristote – en tant que cette instance ek-siste à l’âme (psychè). Lacan ne manque pas de s’opposer ici à Aristote, en accentuant le caractère dysharmonique de la pensée, du signifiant, par rapport à l’« âme. »

Lacan insiste sur l’idée que la pensée « ne touche l’âme que par le corps », d’une façon qui est dysharmonique et qui se caractérise par l’inconscient freudien.

On sait que dans le paradigme de la jouissance proposé par le Séminaire XI (J.-A. Miller), J. Lacan avait rapproché l’objet a (qu’il avait extrait de l’objet transitionnel winnicottien) de ce qu’Aristote appelait la psychè. Cette configuration supposait que l’objet a soit en quelque sorte donateur d’être.

Dix ans plus tard, il a totalement changé de position : le corps n’est plus ce qui, à partir de l’objet a, accède à l’être ; c’est devenu pour lui ce qui est cisaillé par le langage. La distinction S1/ S2, présentée comme permise par la chute de l’objet a dans le Séminaire XI (faute de quoi, c’est l’holophrase, la psychose ou le phénomène psychosomatique) n’est plus quelque chose qui est aussi facilement donné, comme pourrait le suggérer la phonologie.

Ce à quoi on assiste dans Télévision est une accentuation de la différence entre l’objet a et ce qui constitue le corps : ce n’est plus seulement le discours, c’est, plus radicalement, comme dans « Encore », la jouissance du signifiant Un qui caractérise la jouissance du corps.

Ceci est d’autant plus accentué que J. Lacan allait y distinguer deux versants du signifiant, celui du signe et celui du sens, en considérant que le premier était particulièrement privilégié dans le symptôme, comme chiffrage, cette dernière notion étant prise comme nouage.

D’où, ultérieurement, l’accentuation de la distinction entre le sinthome, prenant en charge l’impossible de la différence sexuelle, et l’escabeau (SKBO), où se focalisent les données imaginaires.

 

Jacques Lacan : La psychanalyse ou Télévision, Film (1974)

Date de sortie initiale : 9 mars 1974
Réalisateur : Benoît Jacquot
Genre : Documentaire
Société de production : Office de radiodiffusion-télévision française
Acteurs : Jacques Lacan, Jacques-Alain Miller
Scénario : Jacques-Alain Miller, Benoît Jacquot

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