Solutions sur mesure
La psychanalyse dans la clinique
Jean Luc Monnier
Lacan avait le goût de la clinique mais beaucoup moins celui du clinicien. Il faut lire ce qu’il dit de celui-ci dans sa conclusion au Congrès de Strasbourg1. Jacques-Alain Miller en fait un commentaire éclairant et très direct dans son cours « Le lieu et le lien 2».
De la clinique psychanalytique, Lacan avait une définition extrêmement simple et précise.
Dans son « Ouverture de la Section clinique » en 1977, il pose la question : « Qu’est-ce que la clinique psychanalytique ? Ce n’est pas compliqué. Elle a une base – C’est ce qu’on dit dans une psychanalyse. » Il complète cette définition dans la discussion qui s’ensuit en précisant : « La clinique est le réel en tant qu’impossible à supporter3.»
Le terme de « clinique », si galvaudée de nos jours et mise à contribution pour justifier des pratiques et des « méthodes », souvent hasardeuses, parfois douteuses, se trouve là saisie du côté de la vérité – la parole – et strictement connectée au réel.
La clinique n’est pas seulement une affaire de signifiants mais de signifiants dans leurs rapports au réel : en l’occurrence au corps. La clinique en effet – et Lacan le rappelle lorsqu’il dit « alors il faut cliniquer, c’est-à-dire se coucher, la clinique est toujours liée au lit.4 » C’est pour la psychanalyse une question de corps.
La clinique a donc, pour la psychanalyse, une double référence : d’une part la vérité, c’est-à-dire la parole, et d’autre part le réel, c’est-à-dire le corps.
La vérité véridique et la vérité menteuse
La vérité a perdu peu à peu de son éclat dans l’enseignement de Lacan, suivant en cela la dépréciation qu’elle subit dans la cure elle-même. Lacan la qualifiera finalement de menteuse, au regard du réel. La vérité menteuse est le seul rapport juste que le signifiant entretient avec le réel. J.-A. Miller souligne dans son cours « Le lieu et le lien » que la recherche de la vérité véridique barre le chemin de la vérité vers le réel5.
La vérité véridique se confond, d’une certaine manière, avec l’exactitude, ce qui reste une fiction. Qu’elle s’inscrive dans le champ du cognitivo-comportementalisme et la radicalité du questionnaire, ou bien dans le champ des psychothérapies et de la vérité de l’être, la poursuite de cette « vérité vraie » n’est qu’une chimère qui engage le sujet dans une impasse.
Il y a, bien sûr, une différence entre la contrainte que suppose le programme de rééducation des fonctions mentales proposé par les praticiens du cognitivisme – et nous ne parlons pas des adeptes du behaviourisme – et la suggestion à l’œuvre dans les psychothérapies dites humanistes. Mais aucune de ces pratiques ne se soutiennent dans l’abord du réel6. Elles opèrent toutes dans le registre du service des biens et non dans celui de la jouissance.
La clinique est thérapeutique
De ce point de vue la clinique est toujours thérapeutique. Elle vise la guérison sous toutes ses formes : ce qui veut dire qu’elle vise le réglage et la normalisation de la relation du sujet et de l’Autre ; son principe est la suggestion et uniquement la suggestion. Cela fait dire à J.-A. Miller que « la clinique est faite, essentiellement, pour rassurer le thérapeute7 ». C’est assez cohérent avec la définition stricte du terme de clinique en médecine qui veut dire « exercée près du lit du malade ». Dans les deux cas c’est une clinique qui vise la guérison.
Un au-delà de la clinique
Il s’agit donc pour la psychanalyse de considérer la clinique d’un point de vue qui se situe au-delà de la clinique8. Il s’agit de saisir la clinique à partir d’une expérience de parole qui touche au réel de la jouissance du corps. Le corps est toujours en jeu, comme dans la clinique médicale, mais signifiantisé, marqué, troué par le symbolique. Il n’est pas l’objet souffrant sur lequel le médecin exerce son art, mais le lieu d’une jouissance qui se fait parfois impossible à supporter.
L’au-delà de la clinique est le point d’où la psychanalyse touche au réel. Et c’est à ce titre que J.-A. Miller peut dire « pas de clinique sans éthique9 ». Cette assertion qui peut paraître contradictoire avec ce qu’avance Lacan pour définir la clinique en est pourtant la suite logique.On ne peut considérer la clinique analytique que du point de vue d’un au-delà de la clinique et dans ce cas – dans ce cas seulement – elle peut être rapportée à une éthique, c’est-à-dire à son lien avec le bien-dire sur la jouissance et non à un lien avec le service des biens, c’est-à-dire avec l’Autre.
C’est ce que Lacan appelle à d’autres endroits la psychanalyse en intension. C’est-à-dire ce lieu vide où précisément aucune définition ne peut rendre compte de ce qu’est le psychanalyste. Disons que la clinique psychanalytique occupe une position d’extimité dans le champ de la clinique.
Solutions sur mesure
En quoi La psychanalyse dans la clinique, ouvre-t-elle à des solutions sur mesure du côté de l’analysant ? La réponse se trouve du côté de la place vide qui accueille le psychanalyste au un par un comme semblant d’objet dans l’expérience analytique, place sur laquelle il s’agit de se repérer10. Qu’il soit du fantasme ou de la pulsion, l’objet a comme objet de satisfaction – objet-jouissance – s’inscrit pour chacun dans l’ordre de la singularité absolue. La traversée du fantasme met en lumière la façon dont le sujet s’est apparié avec son « objet-jouissance 11» et lui donne la solution de son désir.
Cet « opercevoir » n’est pas dénué d’une certaine satisfaction. Mais il reste alors à serrer le sinthome, ce Un de jouissance qui réitère, dont l’objet a comme semblant dans le fantasme, est l’écho. C’est cela, que nous pouvons appeler une solution sur mesure : serrer ce Un de jouissance, premier impact du signifiant qui institue le corps comme trou, c’est éprouver l’inexistence de l’Autre en même temps que saisir la nature contingente de sa propre existence.
C’est une satisfaction singulière et durable, réglée sur le Un et non sur l’Autre, qui initie un rapport nouveau au sentiment de la vie.
1 Lacan J., « En guise de conclusion ». Discours de clôture au Congrès de Strasbourg, le 13 octobre 1968, publié dans Lettres de L’École freudienne, 1970, no 7, p. 157-166.
2 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le lieu et le lien », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 15 novembre 2000 : « Un clinicien qu’est-ce que c’est ? Il n’y a que Lacan qui ait osé considérer que c’était vraiment plus bas que terre, le clinicien ».
3 Lacan J., « Ouverture de la Section clinique », Ornicar ?, no 9, avril 1977, p. 8.
4 Ibid.
5 Nous suivons les indications de Jacques-Alain Miller dans la leçon de son cours du 12 décembre 2001.
6 Nous paraphrasons Lacan lorsqu’il évoque l’objet a comme semblant dans le Séminaire XX, p. 87.
7 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. La vie de Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 17 mars 2010, inédit.
8 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Du symptôme au fantasme et retour », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 3 novembre 1982, inédit. Ainsi que le cours « La vie de Lacan », du 17 mars 2010, inédit.
9 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Ce qui fait insigne », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 26 novembre 1986, inédit.
10 Cf. cet échange avec Caroline Doucet à propos du thème : « Ainsi le sujet déterminé par la chaîne des dits qui lui donne une permanence (ses propre signifiants identificatoires) est, du fait de cette place faite au vide, susceptible d’acquérir d’autres valeurs permettant l’émergence de la singularité.»
11 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Les divins détails », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 3 mai 1989, inédit.
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