ÉDITION 2022-2023

La clinique lacanienne : retour sur les fondamentaux
La psychanalyse serait-elle l’avenir de la psychiatrie ?

 

Pierre-Gilles Guéguen

 

La psychanalyse serait-elle l’avenir de la psychiatrie ? La question peut paraître paradoxale dans la mesure où la psychiatrie a précédé la discipline psychanalytique.

Et pourtant il ne peut pas y avoir de pratique approfondie en psychanalyse sans un recours aux grands psychiatres qui ont forgé la nosographie classique. Jacques-Alain Miller avait organisé en 2010, dans les locaux de l’École de la Cause freudienne, une série de conférences autour des grands auteurs classiques [1]. En 2008, un remarquable ouvrage, Variétés de l’humeur [2], avait précédé ces conférences. Et s’il est vrai qu’avec Freud la psychanalyse s’est détachée de la psychiatrie, le dialogue entre les deux s’est avéré souvent très fructueux …

Aujourd’hui, malgré des commentateurs mal informés qui peuvent considérer avec mépris l’attachement de Freud à la médecine et se moquer de son scientisme aveugle il faut reconnaître que sa rationalité lui a permis de maintenir la psychanalyse à l’écart des religions autant que des points de vue moralistes. Et Freud s’est battu pour cela.

 

Racines communes entre psychiatrie et psychanalyse

Durant le xixe siècle et au début du xxe – Foucault et de nombreux historiens et philosophes l’ont montré – la folie a été considérée de plus en plus comme relevant d’une maladie et donc du champ de la santé mentale. Ce qui a donné lieu à la création de typologies fondées sur des observations systématiques et précautionneuses de patients qui restaient parfois toute leur vie à l’hôpital. Faute de médicaments, la guérison était alors perçue comme un effet naturel de la maladie avec l’adjuvant éducatif du traitement moral de la folie.

Telle était la situation à l’époque de Freud jusqu’à ce que celui-ci constate que parler dans des conditions précises engendrait des effets thérapeutiques et qu’il ait ainsi découvert la méthode psychanalytique

En outre, les psychiatres traitaient des personnes qui considéraient qu’ils avaient affaire à un autre méchant et ne cherchaient pas forcément de l’aide. Ces patients paranoïaques étaient adressés, contre leur gré, par leurs proches ou par la police, à des psychiatres lesquels, pour le bien-être et la protection de la société devaient les enfermer [3].

Les psychiatres traitaient donc la personne médicalement pour le bien de la société avec pour mission de protéger l’entourage et le patient lui-même de ses tendances destructrices. On retrouve toujours ces questions actuellement, par exemple avec les sujets radicalisés.

Cependant, la psychiatrie critiquée en ce dernier quart du xxe pour ses mesures liberticides, représente également, les patients eux-mêmes en témoignent, un abri comme l’indique l’étymologie du mot « asile » qui peut aujourd’hui sembler démodé.

Les classifications en usage avant l’invention des neuroleptiques offrent un cadre pour une distinction des désordres mentaux essentiellement basée sur des observations – Foucault appelait cela la clinique du visible [4]– mais elles donnent peu de renseignements sur l’étiologie et les causes.

Henri Ey et d’autres ont essayé de construire un pont entre neurologie et psychiatrie. La croyance dans le paradigme des neurosciences peut aujourd’hui forger l’illusion que le fossé entre les deux a été comblé ; c’est ce que l’IPA a officiellement adopté comme position risquant ainsi de modifier la vraie nature de la psychanalyse.

Cependant, la science neurologique en localisant des cellules tumorales avec l’aide de nouvelles imageries (petscan) permet certains résultats. Pour autant cela ne résout pas le problème de l’origine du langage et c’est ce dont la psychanalyse traite. Sur ce point je recommande le livre d’Éric Laurent Lost in cognition [5].

Malgré leurs défauts évidents, les typologies classiques faisaient confiance aux phénomènes qui apparaissaient in situ et à leur évolution dans le temps. Elles étaient transcrites avec une grande précision.

Certaines de ces classifications ont permis une vision large mais subtile de la maladie mentale. Elles dépendaient certes de la subjectivité de leurs inventeurs mais étaient parfois reliées à d’autres corps de savoir en ce qui concerne quelques items spécifiques.

Ainsi Clérambault – Lacan disait qu’il était son seul maître en psychiatrie – a inventé le concept d’automatisme mental. Autre exemple, le psychiatre allemand Kretschmer, à travers quelques traits relevés chez Kraepelin concernant la paranoïa, a créé son propre syndrome dans les années vingt, la paranoïa sensitive. Il l’a fait reconnaître en la fondant sur une compilation extrêmement documentée d’éléments liés à la paranoïa, mais son autre méchant n’était pas aussi défini que dans le délire paranoïde kraepelinien de persécution. L’autre méchant de Krestschmer est beaucoup plus insidieux et correspond plutôt à la sensation d’être constamment observé.  Kretschmer s’est opposé à Kraepelin qui pensait que la paranoïa devait, à un moment ou à un autre, se développer dans un délire de persécution parfaitement constitué.

Il y avait donc à cette époque des classifications, des enjeux, des débats dans une psychiatrie qui n’était pas figée. Des psychiatres – Paul Guiraud, Henri Ey, etc… – donnaient aux recherches une tonalité spécifique liée à leur intérêt subjectif. C’est ainsi que Freud a pris sa part du débat avec la névrose obsessionnelle par exemple. En outre, il connaissait fort bien le travail de Kraepelin que d’ailleurs, l’Homme aux loups, avait rencontré. Et les discussions de Freud avec Jung et Bleuler à propos de la schizophrénie et de la paranoïa, publiées dans sa correspondance, sont aussi du plus grand intérêt pour les cliniciens d’aujourd’hui.

Alors qu’au départ Freud ne faisait pas de différence entre névrose et psychose, (il parlait de psycho-névroses de défense) il a lui-même évolué dans son usage des classifications psychiatriques et il a ensuite pensé qu’il fallait les distinguer, restant très prudent dans ses conseils à ses élèves en ce qui concerne leur traitement. Ce n’est véritablement que Mélanie Klein avec son audace décidée qui a amorcé un traitement des psychoses avec des méthodes psychanalytiques.

Donc, depuis son origine, la psychanalyse est profondément mêlée à la psychiatrie. Freud lui-même croyait dans ses idéaux scientifiques et il se voulait rationaliste, opposé à la pensée magique ou religieuse de son temps ainsi qu’au traitement moral de la souffrance psychique.

Il a cependant voulu prendre position pour faire de la psychanalyse une discipline séparée du savoir de la psychiatrie, combattant spécialement ses collègues américains qui voulaient réserver et confier la pratique de la psychanalyse aux seuls médecins. Bataille épique !

Ce qui est vrai de Freud l’est aussi de Lacan qui a travaillé à distinguer la psychanalyse de la psychiatrie spécialement du fait de son intérêt développé pour Aimée, la patiente de sa thèse, ainsi que celui pour le désir féminin. Il a néanmoins fréquenté des psychiatres comme Ey, Delay et bien d’autres qu’il a admis dans son École

Bien sûr, de nombreuses catégories psychiatriques sont encore utilisées aujourd’hui dans le but de protéger l’individu de lui-même d’abord ainsi que son entourage et la société, et cela certainement avec son quota d’erreurs et d’injustices en raison de préjugés ségrégatifs. Les psychotropes sont loin d’avoir résolu la question.

À partir du xxe siècle, les mouvements antipsychiatriques ont alors correspondu à des idéaux de liberté dans des formes utopiques et souvent inconsciemment dangereuses. Ils se sont répandus, notamment en Italie, ayant pour effet de ruiner le système psychiatrique existant.
Tandis que Michel Foucault, sur des bases rationnellement mieux fondées, se faisait l’écho de ces protestations en démontrant les liens entre le pouvoir en général et l’application des normes. Sa série de cours sur les « anormaux » exemplifie de façon convaincante le lien qui existe entre une société donnée et ce qui est considéré être, à l’intérieur, pour l’individu, au-delà des limites de ce qui peut être socialement toléré.

On voit là que ce n’est pas d’aujourd’hui que l’inconscient et le politique ont affaire l’un à l’autre. Les normes de culture font partie d’un mouvement qui concerne tous les pays, les questions sociétales sur le mariage gay, les problèmes sociétaux libéraux, ce qu’on nomme le soft power, agitent au-delà du seul continent américain.

La psychanalyse est liée à ce que Lacan appelait le « Discours du maître ». Sa tâche est de subvertir ce discours – pas de le dénoncer. Il faudrait donc se tenir à distance à la fois de l’utopie antipsychiatrique, tout autant que des retours de manivelle réactionnaires.

Mais c’est difficile comme on peut le voir avec les mouvements de la droite religieuse traditionnaliste, ou aussi bien pour des groupes constitués comme Daech qui prend aussi appui sur des valeurs religieuses d’un autre ordre avec le Coran.

 

Le livre des désordres

Puis est arrivé le DSM [6].

De cette classification qui a envahi et pris dans ses griffes toute la psychiatrie au motif d’évacuer la subjectivité dans les diagnostics, tout le monde sait actuellement la pauvreté affligeante des échelles et des questionnaires qui ont peu à peu remplacé les conversations entre médecins et patients.

É. Laurent a décrit les effets du DSM, en montrant comment les échelles avaient été un vecteur de généralisation de l’évaluation dont ses classifications font partie intégrante : « Cela conduit à un évanouissement du réel de la maladie. Cela signe la mort du langage en tant que processus constant de conversation entre le patient et le thérapeute [7] . »

Une fois que la mort du langage est établie il devient alors impossible de dire quoique ce soit sur le phénomène, sauf ce qui est inclus dans les échelles. Finalement, le DSM trace le chemin pour la destruction du lien social ainsi que des nombreuses négociations mutuelles qu’il suppose, ce que É. Laurent appelle « position de défaut » : il ou elle n’est plus quelqu’un qui souffre et adresse une demande à un spécialiste mais il ou elle devient un défaut dans l’ordre de l’univers et un délinquant potentiel qu’on doit rééduquer. Dans un article remarquable [8], il décrit ainsi le désastre infligé à la psychiatrie classique par la tentative du DSM de translation diagnostique du langage humain en items informatiques assortis de traitements sophistiqués.

Il était « d’autant plus urgent de translationner qu’un lien fondamental avec l’espoir d’un langue globale unifiée en psychiatrie s’est rompu. Le système de classification DSM s’est d’abord voulu la grande rupture avec les hypothèses théoriques psychanalytiques et spécialement l’hypothèse de l’inconscient qui se voulait être cette langue [9] ». Dans ce même article É. Laurent examine l’impasse du DSM et montre comment se projet délirant se proposait d’être totalement traductible, valable universellement et de servir de guide pour les bonnes pratiques. Cette visée qui misait sur l’intelligence artificielle s’est effondrée après trente-cinq années de succès.

 

Lacan et la question du diagnostic en psychanalyse

Il y a un mouvement d’enrichissement mutuel entre deux courants de pensée tout au long du travail de Lacan.

D’un côté, au nom de la psychanalyse, il rejette toute forme de ségrégation : par exemple quand il définit la folie comme l’essence de la liberté humaine dans ses premiers écrits ; ou encore quand il proclame en 1976 « tout le monde est fou ». C’est-à-dire tout le monde est un peu dingue et, entre la folie caractérisée et la folie douce et la névrose, etc., ce sont des degrés qui sont à considérer plutôt que des nosographies ségrégatives.

Pour autant il existe aussi des psychoses déclenchées graves qui conduisent à des passages à l’acte ; C’est aussi ce que J.-A. Miller proclame quand il prend au sérieux le dit de Lacan « tout le monde délire ».

Mais, par ailleurs, il essaie de construire des définitions très précises des phénomènes que la psychanalyse doit considérer, leurs logiques, leurs descriptions fines, leurs différences clairement délinéées. Pour lui les phénomènes sont toujours des produits du langage. La chaîne signifiante est constituée d’éléments discrets qu’il appelle, après Saussure, les signifiants. Ces éléments sont liés les uns aux autres à travers les figures rhétoriques de métaphore et de métonymie de façon à produire le flot de significations et de sens. Mais paradoxalement, le sens, de sa nature propre, est impossible à considérer comme discret. Les signifiants et les signifiés sont discrets, pas le sens.

De nouveau, à l’intérieur du champ de la parole et du langage, la continuité et la discontinuité sont mêlées. Et l’aphorisme lacanien « l’inconscient est structuré comme un langage », devenu fameux, indique que le concept lui-même comprend le discret aussi bien que le continu.

De ce côté-là de sa pensée, on peut qualifier Lacan de mécaniciste. À travers les conséquences de son interprétation du corpus freudien, grâce au prisme de « Fonction et champ de la parole et du langage » on a pu le considérer de ce point de vue comme un structuraliste bien que lui refusât d’être dit tel.

Le structuralisme et la part mécaniciste du travail de Lacan représentent une partie seulement de son approche de la clinique bien qu’elle ait connu une renommé mondiale.

J.-A. Miller a passé beaucoup de temps à explorer cet aspect de l’enseignement de Lacan sous ses différentes facettes, jusqu’à ce qu’il se focalise sur le dernier Lacan de 2005 jusqu’en 2007-2008 dans une série de cours sous le titre générique « Tout le monde est fou [10] ». Cela implique non seulement la référence aux idiosyncrasies ou aux comportements excentriques mais aussi, au cœur de la folie délirante, clinique, telle que Lacan l’a souligné en 1976 en soutien au département de psychanalyse à l’université Paris 8.

Une grande partie d’une leçon donnée par J.-A. Miller le 26 mars 2008 est dédiée à l’importance du mécanicisme du premier Lacan et de sa théorie largement répandue : « Notez bien que pour Lacan le sujet est entraîné dans ces mécanismes, embrayé sur eux. Et l’introduction du sujet lacanien, le premier sujet lacanien, dans ces mécanismes, est justifiée par l’idée, si contraire à l’usage qui est fait le plus souvent aujourd’hui de la catégorie de sujet, d’indiquer un degré de liberté, un inaccessible, un indomptable en particulier à la quantification. [11] »

Ce que J.-A. Miller veut dire c’est que le terme de sujet, tel que nous l’utilisons aujourd’hui, renvoie à lalangue du parlêtre et tout spécialement à la lettre.

D’un autre côté, à partir du Séminaire xx, dans les dernières leçons, Lacan prend une autre direction en allant vers une clinique qui ne fait plus la part belle à la prééminence du symbolique. Il passe à une clinique des semblants, ce qui veut dire que le registre imaginaire n’est jamais totalement séparé du registre symbolique. L’objet lui-même étant un semblant, c’est-à-dire une partie imaginaire du corps, symboliquement élevé dans le fantasme à une équivalence avec le réel.

C’est cela qui amène Lacan à une clinique floue, une clinique du continu, du transformationnel qui culmine avec les nœuds, en même temps que l’idée qu’il existe une stricte équivalence entre les trois registres.

Le Nom-du-Père, à la fois un signifiant et un concept, mais qu’aucun signifiant de la langue ne peut incarner, (et encore moins le père dans la réalité), était la pierre de touche de l’architecture discrète de la psychose dans le premier Lacan. Sa présence ou sa forclusion permettait une distinction entre les structures névrotiques et les structures psychotiques.

La clinique des nœuds, au contraire, suppose que le Nom-du-Père est une fonction, au sens mathématique du terme et non le signifiant d’une totalité. Il peut donc être évoqué à travers bien des éléments, de nombreuses valeurs peuvent être inscrites dans cette variable qui devient un moyen parmi d’autres d’assurer une prise solide sur ce que nous appelons la réalité : une réalité qui relève davantage d’un lien social partagé entre les humains du fait de leur commune dépendance au langage, que d’un « fait de langage ».

Dans le dernier Lacan, l’aspect normatif et ses potentialités ségrégatives – eux les fous et nous les normaux – s’efface. Bien sûr ce nouvel ensemble de concepts a des conséquences sur la théorie de la fin de la psychanalyse. Cela consonne aussi avec le statut de la psychanalyse dans un monde où règnent les normes de la famille patriarcale dominée par la loi du père, le « binarisme » comme l’appellent les tenants du genre ;

Dans son dernier enseignement, Lacan suppose que l’analyste ne croit pas à la forme traditionnelle et conservatrice de la société supportée par les religions, pas plus que dans le sauvetage de l’humanité par le progrès.

 

L’identification au symptôme

J.-A. Miller a souvent rappelé que la plupart des psychanalystes dans notre monde sont humanistes et traditionnalistes. Certains même se servent du premier Lacan pour dévoyer son enseignement ultérieur comme on l’a vu à propos du mariage gay.  S’il est exact que Freud et le tout premier Lacan pourraient être dits « humanistes » ils défendaient dans la psychanalyse des positions subversives pour leur époque, humanistes, ils l’étaient peut-être, ne serait-ce que parce qu’ils croyaient quand même que la psychanalyse agirait en faveur de la pulsion de vie contre la pulsion de mort sur le modèle de la médecine.

Alors que le dernier Lacan nous dit autre chose, en particulier qu’il n’existe pas d’opposition entre pulsion de vie et pulsion de mort. La pulsion en elle-même, pour autant que nous pouvons l’assimiler à la jouissance, est à la fois construction et destruction.

Les psychanalystes ne doivent pas se joindre au chœur des pleureuses nostalgiques du passé. Ils peuvent être humanistes s’ils le veulent, chrétiens pourquoi pas, mais en tant qu’analystes ils ne peuvent être ni traditionnalistes à cause de cette position réactionnaire et conservatrice qui va contre leur acte, et pourtant cela ne signifie pas que les psychanalystes devraient partager l’enthousiasme des managers du progrès scientifique comme on le voit par exemple dans les instituts créés pour le commerce des chromosomes.

À côté de ces aspects sombres, J.-A. Miller appelle à une clinique ironique, une clinique de notre temps qui change les modes de jouissance, une clinique prenant en compte le mouvement à la fois constructif et destructif de la société.

Par exemple en ce qui concerne la famille.

Si les buts et les finalités de la psychanalyse vont au-delà du père comme la seule voie possible pour la normativation, si cela réfère à une clinique qui repose métaphoriquement sur l’incroyance fondamentale de la consistance de l’Autre, c’est une clinique qui prend au sérieux l’invention lacanienne du symptôme et de l’identification finale du sujet avec son symptôme.

Le concept lacanien de sinthome renvoie à un mixte de fantaisie et de symbolique qui s’approche aussi près que possible des bouts de réel auxquels le sujet est fixé.

La fin d’une analyse si nous suivons Lacan dans ses considérations dans « Joyce le symptôme » ne peut plus correspondre à une normativation du sujet sous la règle du Nom-du-Père, assurant ainsi une solution largement partagée, valable pour une majorité et laissant sur les côtés du chemin nombre de drop-outs du Nom-du-Père. La fin à travers l’identification au symptôme veut dire deux choses :

1) Il n’y a pas de possibilité standard de terminer le traitement. L’identification au symptôme est une question au « un par un ». Elle renvoie à la façon dont chaque sujet particulier se maintient dans le lien social avec une solution non standard qui lui permet une certaine forme de jouissance et qui l’allie à un sens de la responsabilité, du devoir et de la solidarité.

2) Cela veut dire aussi qu’il y a une certaine folie dans la solution originale que chacun a pratiquée. Dans ce sens, c’est ironique, parce que cela ne renvoie pas à une instance toute faite ou à un registre consistant. Dans tous les cas cela dénonce un échec de la métaphore paternelle en ce qu’elle était au départ, présumée idéalement effectuée comme une ancre pour le sujet et comme un accès à une identification pleinement assumée conformément aux idéaux de son sexe.

L’identification au symptôme veut dire que nous sommes tous fous, au sens où nous sommes tous différents. Et pourtant tous reliés à travers notre commune dépendance envers le langage et la forme de notre relation à l’imaginaire et au symbolique, jamais séparés des autres à travers la médiation du langage mais aussi n’accomplissant jamais le rêve d’une sexualité harmonieuse, ni d’une union amoureuse complètement satisfaisante.

Cette version des fins de la psychanalyse veut dire aussi que l’inconscient reste ouvert même après la fin de la cure.

Dans sa conclusion de ses conférences de 2008, J.-A. Miller note que dans son dernier enseignement, Lacan formalise la fin de l’analyse en s’intéressant à la logique qui préside à la sexualité féminine, le pas-tout fondé sur une torsion de la logique aristotélicienne. Cette torsion est une invention de Lacan. Elle ouvre la voie à une finalité qui ne se résout pas totalement par le savoir. L’une des conséquences c’est que la psychanalyse ne peut pas être enseignée. D’où la nécessité de la formation de l’analyste par sa cure comme J.-A. Miller nous le rappelle : la formation de l’analyste est d’abord liée à l’expérience de sa propre analyse poussée aussi loin que possible et idéalement au point où il ne reste plus de sujet supposé savoir.

L’inconscient ne peut jamais être suturé ainsi que J.-A. Miller l’a très fréquemment évoqué et plus précisément dans une note sur le concept freudien de Urverdrängung dans les appendices du Séminaire xxiii [12]. Bien sûr un enseignement sérieux et même un savoir extensif sur la psychanalyse est nécessaire. Et quand il dit « nous sommes tous fous », pour dire « nous sommes tous délirants », nous pourrions le prendre comme une stricte équivalence de « nous sommes tous psychotiques ».

S’il en était ainsi l’option serait tout à fait en faveur du dernier Lacan et effacerait la première partie de son enseignement.

Il importe de lire comment J.-A. Miller commente cette phrase, ses indications sont fondamentales car elles ont des conséquences sur la pratique.

Dans sa dernière conférence de l’année 2008, il prend un point de vue extrêmement clair : « Alors cette folie, la folie dont s’agit, cette folie générique est générale, universelle plutôt, ça n’est pas la psychose. La psychose, c’est une catégorie de la clinique avec laquelle on essaye de capturer quelque chose qui s’inscrit de toute façon dans cet universel-là. C’est une folie qui est délire et le délire, au fond, commence déjà avec le savoir. [13] »

Après trente-cinq ans et plus de DSM, la Section Clinique propose, ainsi que l’avait déjà fait J.-A. Miller en 2010, de renouer avec les grands psychiatres classiques : ceux que Freud puis Lacan ont fréquenté et connus, ceux qui les ont enseignés et ceux avec lesquels ils ont collaboré.

 

[1] Cf. « La paranoïa vue par les grands psychiatres i et ii », conférences organisées par J.-A. Miller en 2010 dans les locaux de l’ECF. Publiées dans La Cause freudienne, no 73 et no 74.
[2] Cf. Variétés de l’humeur, s/dir. J.-A. Miller, éditions Navarin, 2008.
[3] Cela existe encore bien que les prises en charge ne soient plus appliquées de la même manière.
[4] Cf. Foucault M., Naissance de la clinique, Paris, PUF, 1962.
[5] Cf. Laurent É., Lost in cognition, coll. Psyché, éditions Cécile Defaut, 2008.
[6] Abréviation de l’anglais Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders.
[7] Cf. Laurent É., Lost in cognition, ibid.,
[8] Laurent É, « La translation diagnostique et le sujet », La Cause du désir, juin 2019, n° 102, p. 57-70.
[9] Ibid. p. 57.
[10] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, 2007-2008, inédit.
[11]  Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou », ibid., cours du 26 mars 2008, inédit.
[12] Cf. Lacan J., in Le Séminaire, livre xxiii, Le Sinthome,, texte établi par J.-A. Miller, 1975-1976, p. 41, note sur le concept freudien de Urverdrängung.
[13] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris viii, cours du 11 juin 2008, inédit.
Dernière modification : 20/07/2022

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