Séminaire de textes

Le samedi de 14h à 15h30 avec les enseignants de la Section clinique, en quatre ateliers

J.-A. Miller rappelle que Inhibition, symptôme et angoisse a longtemps été considéré comme étant centré sur la question de l’angoisse1. En effet, Freud y opère un retournement doctrinal : alors qu’il avait précédemment avancé que c’est la charge pulsionnelle refoulée qui se transformait en angoisse et que celle-ci était donc la conséquence du refoulement, il affirme dans ce texte que c’est l’angoisse du moi devant la castration qui est la cause du refoulement2. Les tenants de l’Egopsychology s’empareront de ce point pour considérer Inhibition, symptôme et angoisse comme un « complément de la seconde topique freudienne […] incluant l’instance du moi dans le phénomène de l’angoisse »3. L’accent est mis sur les mécanismes de défense de ce dernier face aux pulsions4 : « Quand on implique le moi, commente J.-A. Miller, s’ouvre toute la question de savoir est-ce qu’il y a des moi plus forts ou plus faibles, des moi qui peuvent se passer du refoulement parce qu’ils sont assez forts pour accueillir l’exigence de la pulsion, et des moi trop faibles qui doivent se défendre »5.

Lacan, dans son Séminaire X, soulignera des paradoxes au sein de la doxa analytique : « D’une part, on réfère l’angoisse au réel, et on nous dit qu’elle est la défense majeure […], la réponse […] à la détresse absolue de l’entrée au monde (Lacan se réfère là notamment aux travaux d’Otto Rank, de Melanie Klein et de Donald Winnicott 6. D’autre part, on soutient qu’elle est, par la suite, reprise par le moi comme signal de dangers infiniment plus légers, à propos desquels le discours analytique est souvent porté à l’emphase, évoquant ce qu’il appelle les menaces de l’Ich et de l’Es »7. Autre paradoxe, l’angoisse serait pour certains analystes à la fois le signal du moi, mais aussi un danger devant lequel le moi devrait se défendre.

Lacan avance, quant à lui, que « la défense n’est pas contre l’angoisse, mais contre ce dont l’angoisse est le signal »8. Et c’est lorsqu’il introduit l’hypothèse d’un certain objet, réel, qui précède et cause l’angoisse que Lacan rejoint partiellement la thèse freudienne de l’angoisse comme moteur du refoulement, indique J.-A. Miller9. Partiellement, car Lacan réfute que l’angoisse soit liée à la perte de l’objet, la référant bien plutôt à son « imminence »10. Dans ce Séminaire, il s’attache à souligner les rapports de l’angoisse et de la jouissance tels que Freud les a dégagés : « derrière l’angoisse, [il y a] la pulsion en tant qu’elle veut se satisfaire, en tant que volonté de jouissance insistant sans trêve »11. Il précisera dans son Séminaire L’Envers de la psychanalyse que l’angoisse est un affect central, unique, « en tant qu’il connote la production de l’objet a, c’est-à-dire l’effet majeur du langage sur la jouissance »12.

Dix ans plus tard, Lacan revient sur Inhibition, symptôme et angoisse pour mettre en valeur, cette fois, l’abord inédit du symptôme qu’y propose Freud. Alors que celui-ci avait été envisagé jusque-là sous l’angle du déchiffrage d’un sens inconscient, le réel de l’expérience clinique pousse l’inventeur de la psychanalyse à constater que quelque chose du symptôme résiste à l’interprétation et au principe de plaisir : « le symptôme est là une fois pour toutes et ne peut être éliminé ; maintenant, il s’agit [pour le moi] de se familiariser avec cette situation et d’en tirer le maximum d’avantages. Il s’adapte alors à ce fragment du monde intérieur, étranger au moi, que représente le symptôme »13. Le symptôme n’est pas seulement le rejeton d’un conflit psychique dont le sens serait à déchiffrer, mais un moyen de satisfaction. Il ne se résume ni à l’inhibition d’une fonction du moi, ni à un dysfonctionnement, il est « un fonctionnement »14.

Lacan est lui aussi parvenu à un nouveau tournant théorique en dégageant l’objet plus-de-jouir. Son ultime enseignement « en tant qu’appuyé sur Inhibition, symptôme et angoisse, dit […] que le biais radical du sujet par ou se fait l’avènement du symptôme, ça n’est pas la castration, c’est la jouissance »15 « L’être parlant jouit sous le mode symptomatique »16, car la jouissance excède toujours le principe de plaisir, elle n’est jamais celle qu’il faudrait17. Le symptôme est un mode de jouir nécessaire et non contingent, il provient de la répétition inexorable de l’exigence pulsionnelle, ses racines sont hors sens.

Tout ceci a des incidences majeures sur la pratique de la psychanalyse. Ce nouvel abord du symptôme fait porter l’acte analytique sur le dérangement de la défense18 – autre terme prélevé dans ce texte de Freud – plutôt que sur la levée du refoulement. « L’interprétation de base de l’expérience analytique, si on la saisit à partir de Inhibition, symptôme et angoisse», c’est « là où tu souffres, c’est là où tu te satisfais »19.

Face à ce qui échappe au déchiffrage, au signifiant, la coupure devient essentielle. « La difficulté majeure, c’est que si le symbolique est inadéquat au réel, il n’y en a pas moins ce que Lacan appelle une béance entre l’imaginaire et le réel, […] où se loge notre inhibition à imaginer comment se comportent les choses dont il s’agit »20. Un temps certain d’analyse est nécessaire pour franchir cette inhibition. Seul le dégagement du sinthome peut permettre de s’arranger à terme avec le ne cesse pas de la jouissance.

1 Cf. notamment la préface de J. Strachey à la traduction d’Inhibition, symptôme et angoisse in The complete psychological works of S. Freud, vol. XX, London, The Hogarth Press, 1959, p. 77 & sq. 2 Cf. Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1993, chapitre IV. 3 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », op. cit., cours du 3 décembre 1997. 4 Cf. notamment Freud A., Le Moi et ses mécanismes de défense, Paris, PUF, 1996. 5 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », op. cit., cours du 10 décembre 1997. 6 Cf. Rank O., Le Traumatisme de la naissance, Paris, Payot, 2019. 7 Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004, p. 162. 8 Cf. ibid., p. 163. 9 Cf. Miller J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire L’Angoisse », La Cause freudienne, n° 59, 2005, p. 78. 10 Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, op. cit., p. 66. 11 Miller J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire L’Angoisse », op. cit., p. 77. 12 Cité par Miller J.-A., ibid., p. 102. 13 Freud S., Inhibition, symptôme et angoisse, op. cit., p. 14. 14 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », op. cit., cours du 19 novembre 1997. 15 Ibid. 16 Ibid. 17 Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 55. 18 Cf. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du 19 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », op. cit., cours du 10 décembre 1997. 20 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 2 mai 2007, inédit

Bibliographie provisoire

FREUD S. (1925), Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1981, disponible sur Internet

LACAN J. (1962-63), Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2004

LACAN J. (1974), « La Troisième », La Cause freudienne, n° 79, 2011, disponible sur Internet

LACAN J. (1972), Le Séminaire, livre XX, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975

MILLER J.-A. (2004), « Introduction à la lecture du Séminaire de L’angoisse de Jacques Lacan » (1), La Cause freudienne, n° 58, 2004, disponible sur Internet

MILLER J.-A. (2004), « Introduction à la lecture du Séminaire L’angoisse » (2), La Cause freudienne, n° 58, 2005, disponible sur Internet

MILLER J.-A. (1997-98), « L’orientation lacanienne. Le partenaire-symptôme », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours des 19 novembre, 3 et 10 décembre 1997, disponible sur Internet.

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