Séminaire du Cercle

Quid du réel ?

 

Le séminaire du Cercle sera orienté cette année par le thème d’étude de la Section Clinique de Rennes : La forclusion généralisée.

On retrouve la trace de la forclusion généralisée – concept mis au point par Jacques-Alain Miller à partir de sa lecture minutieuse de Lacan – dans l’enseignement de Freud. En effet le refoulement originaire que ce dernier formalise très tôt peut être considéré par extension comme un autre nom de la forclusion généralisée.

Ainsi évoquant la névrose dans la troisième partie de son texte de 1937 intitulé « Construction dans l’analyse », Freud précise que la construction proposée et communiquée par les analystes à leurs patients entraîne un phénomène surprenant : « ils retrouvaient non pas l’événement même qui était le contenu de la construction, mais des détails voisins de ce contenu. »

De même le délire, équivalent de la construction dans la psychose, emporte avec lui seulement une part de ce que Freud appelle la vérité historique. (1)

Il y a donc un surplus et ce, quelle que soit la structure. Freud rassemble ainsi sous une même perspective psychose et névrose. La construction proposée par l’analyste dans la névrose et la constitution du délire dans la psychose laissent un reste.

Quelque chose reste dans tous les cas toujours hors de la portée du patient, inaccessible.

Lacan, dans son retour à Freud, aborde les catégories cliniques freudiennes à partir de la prévalence du symbolique et de l’action civilisatrice du Nom-du-Père, signifiant particulier qui vient signifier et apprivoiser, dans la névrose, par le biais de son corrélat le phallus, la jouissance de lamère. Lacan démontre aussi que dans la psychose, l’absence de ce signifiant particulier laisse cette jouissance affranchie du symbolique et libre de faire retour sur le sujet d’une manière incontrôlée et mortifère. Lacan s’appuie ainsi sur l’hallucination du doigt coupé de l’homme aux loups pour démontrer de quel façon « ce qui n’est pas venu au jour du symbolique, apparaît dans le réel. » (2)

Le terme de forclusion traduit le concept freudien de Verwerfung, qui veut dire expulsion, rejet, « c’est exactement ce qui s’oppose à la Bejahung primaire et constitue comme tel ce qui est expulsé. » (3) Ce qui est expulsé, vient constituer la jouissance comme réel.

Lacan poursuivant sa lecture de Freud, ajoute que chez lui, la Verwerfung met en jeu une autre dimension, celle du savoir : ainsi, citant ce dernier dans son commentaire sur L’Homme aux loups, Lacan rappelle que ce qui est verworfen, rejeté, « le sujet n’en voudra « rien savoir au sens du refoulement. » » (4)

La forclusion est également une opération, différente du refoulement certes, mais qui porte sur le savoir. De la même façon que le refoulement, la forclusion est la trace d’une limite du savoir. Bien sûr – c’est même une des clés majeures de la découverte freudienne – contrairement à ce qui est forclos, le refoulement est susceptible d’être levé, mais dans son article de 1915 sur le refoulement (5), Freud relève tout de même que « nous sommes donc fondés à admettre un refoulement originaire, une première phase du refoulement, qui consiste en ceci que le représentant psychique (représentant-représentation) de la pulsion se voit refuser la prise en charge dans le conscient. »

Le refoulement originaire est l’ « ombilic » de l’inconscient, en aucune façon il ne saurait être levé : il sanctionne donc, comme la forclusion, la limite du savoir. Le rejet de la féminité, die Ablehnung der Weiblichkeit (6), que Freud cerne dans un autre de ses derniers textes dont les éclats imaginaires sont le penis-neid et la protestation virile confirme dans la clinique de la névrose ce reste forclos.

C’est ainsi que Jacques-Alain Miller dans son cours (7), prenant acte des dernières avancées freudiennes et de la lecture qu’en a fait Lacan, franchit la frontière structurale névrose/psychose et avance que « considérer que Lacan l’a mise en oeuvre [la structure de la forclusion] à propos de la psychose et du Nom-du-Père[…] n’est là qu’une doctrine de la forclusion restreinte, […] il y a place pour une doctrine de la forclusion généralisée. […] Il y a pour le sujet, non seulement dans la psychose mais dans tous les cas, un sans-nom, un indicible ».

A quelle condition peut-on soutenir avec Jacques-Alain Miller ce passage du champ de ce qu’il nomme la « forclusion restreinte » à la « forclusion généralisée » (8) ? Quels sont les conséquences de cette lecture trans-structurale de la limite faite au savoir par le réel dans la clinique ? De quelle façon la fonction du Nom-du-Père se trouve-t-elle repensée et replacée dans le champ plus large du symptôme d’abord, et du sinthome ensuite comme enchâssement de la jouissance ?


1. Freud S., « Construction dans l’analyse », PUF, Paris, 1985, p.279
2. Ibid., p.388
3. Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite », Les Ecrits, Seuil, Paris, 1966, p.387
4. Lacan J., Ibid., p.388
5.  Freud S., « Le refoulement », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1978, p.48
6.  Freud S., « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Paris, PUF, 1992, p.268
7. Miller J.-A., « Ce qui fait insigne », cours donné dans le cadre de l’Université de Paris VIII, le 27 mai 1987, dont Cahier publie un extrait dans son premier N° d’octobre 1993
8. Miller J.-A, « Ce qui fait insigne », Cahier, op. cit. p.5

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