Séminaires théoriques

Commentaire de textes

 

Choisir de traiter cette année de la forclusion généralisée, c’est entreprendre de relire la clinique avec l’éclairage du dernier enseignement de Jacques Lacan. Les dix premières années de son enseignement nous avaient proposé une clinique différentielle marquée par l’alternative psychose/névrose : Nom-du-Père forclos ou non.

L’enseignement des années 70, déjà annoncé dès la leçon du Séminaire interrompu « Les Noms du Père », l’amène à cette prise de position apparemment paradoxale de 1978 : « Comment faire pour enseigner ce qui ne s’enseigne pas ? Voilà ce dans quoi Freud a cheminé. Il a considéré que rien n’est que rêve, et que tout le monde (si l’on peut dire une pareille expression), tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant. » (1)

La notion de forclusion généralisée est introduite par Jacques Alain Miller lors de son cours du 27 mai 1987 (2), à peu près au moment des leçons du séminaire de DEA consacrées à « L’Homme aux loups » (3) : « Disons que Lacan a abordé l’Un par le père en tant qu’il civilise la jouissance. (…) Et si la signification du phallus en est le résultat, c’est exactement de traduire l’élaboration de la jouissance que permet le Nom-du-Père. (…) C’est dans ce contexte que Lacan a pu exposer la structure de la forclusion. Je voudrais généraliser cette structure. C’est à dire – aussi surprenant que cela puisse paraître, en tout cas pour moi – opposer communication et forclusion. Et considérer que Lacan, certes, l’a mise en œuvre à propos de la psychose et du Nom-du-Père mais que ce n’est là qu’une doctrine de la forclusion restreinte et qu’il y a place pour une doctrine de la forclusion généralisée. » (4)

Le réel est pour tous forclos. Le rapport sexuel est forclos.

Le Nom-du-Père, parce que l’Autre n’existe pas, n’est pas une garantie, « c’est un prédicat » (5). Il n’y a pas d’Autre de l’Autre. Le symbolique est troué. Le S1 est pluriel. C’est un « essaim » de S1. C’est une fonction de nomination, ou de « nommer à », qui permet le nouage du réel, du symbolique et de l’imaginaire par le symptôme. Il y a donc équivalence entre un nom du père et un symptôme. L’enseignement des Séminaires « RSI » et « Le sinthome » montre qu’il y a diverses façons de nouer borroméennement ou non ces trois instances par une quatrième. Il y a des nominations symboliques, imaginaires et réelles. Il y a des suppléances non borroméennes qui peuvent être stables. La séparation des psychoses et des névroses s’en est trouvée déplacée. La solution symptomatique des névroses permet de limiter la jouissance de manière à ce qu’elle assure le maintien d’un lien social. Une solution sinthomatique vient réparer les erreurs de nouage. Le dernier enseignement de Lacan « consiste à s’installer dans une perspective où le clivage de la névrose et de la psychose cesse d’être pertinent, où névrose, psychose et perversion apparaissent dans cette perspective comme autant de dispositifs de défense contre le réel. » (6)

Les colloques des Sections cliniques de 1996 à Angers, 1997 à Arcachon et 1998 à Antibes (7) ont pris acte de ce déplacement de la clinique. La convention d’Antibes voit préciser par Jacques – Alain Miller la notion de psychose ordinaire, « psychoses du type roseau », avec des débranchements et des rebranchements, les psychoses « extraordinaires » étant du type chêne, avec un déclenchement qui est patent.

La trop grande extension de cette catégorie dans notre champ amena une intervention nette de J.-A. Miller en juillet 2008 lors du séminaire anglophone (8). Revenant sur la raison pour laquelle il avait « senti la nécessité, à l’époque d’inventer ce syntagme – psychose ordinaire », il précise que c’était « pour esquiver la rigidité d’une clinique binaire – névrose ou psychose. »

La psychose ordinaire est une notion qui permet d’indiquer que, quand on ne reconnaît ni une névrose, ni une perversion, ni une psychose déclenchée, il doit être possible de repérer des signes discrets de l’existence d’un « désordre au joint le plus intime du sentiment de la vie pour le sujet ». Le tout dernier enseignement de Lacan doit nous amener à considérer le pas-tout dans la clinique des névroses ou des perversions : toute la jouissance n’y est pas soumise à la castration. Il y a un reste de jouissance qui y échappe.

Nous commenterons divers textes choisis dans les ouvrages de la bibliographie.


1. Jacques Lacan, « pour Vincennes », 1978, Ornicar 17-18 
2. Jacques – Alain Miller, L’orientation lacanienne, cours du 27 mai 1987, « Ce qui fait insigne », Université Paris VIII, en partie publié dans Cahier n°1 ACF/VLB, 1993
3. Jacques-Alain Miller, séminaire de DEA 1987-1988, transcription. Revue de la Cause Freudienne N°72 et 73
4. J.-A. Miller signale qu’Éric Laurent a, précédemment, distingué une doctrine de la castration restreinte et une doctrine de la castration généralisée
5. Jacques-Alain Miller, « Retour sur la psychose ordinaire ». Quarto N°94-95
6. Jacques-Alain Miller, L’orientation lacanienne, cours du 13 novembre 2002, « Un Effort de poésie », Paris VIII, inédit
7. Le conciliabule d’Angers, La conversation d’Arcachon, La convention d’Antibes, publiées par Agalma, diffusion Le Seuil
8. Jacques-Alain Miller, « Retour sur la psychose ordinaire ». Quarto N°94-95

Bibliographie :

  • Le Conciliabule d’Angers, Irma, Le Paon, Agalma éditeur, diffusé par Le Seuil, 1996
  • La Convention d’Arcachon, Irma, Le Paon, Agalma éditeur, diffusé par Le Seuil, 1997
  • « La psychose ordinaire », La Convention d’Antibes, Irma, Le Paon, Agalma éditeur, diffusé par Le Seuil, 1998
  • Jacques-Alain Miller, « Retour sur la psychose ordinaire », Quarto N° 94-95
  • Jacques-Alain Miller, Séminaire de DEA 1987-1988, transcription, Revue La Cause freudienne N° 72 et 73
  • Jacques-Alain Miller, « Forclusion généralisée », transcription d’une partie du cours de Paris VIII du 27 mai 1987, L’orientation lacanienne, « Ce qui fait insigne », Cahier de L’ACF-VLB N° 1
  • Jacques Lacan, Écrits, « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Le Seuil, Paris 1966
  • Jacques Lacan, Autres écrits, Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI, p.571, Le Seuil, Paris, 2001
  • Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre III, « Les psychoses », Texte établi par Jacques-Alain Miller, Le Seuil, Paris, 1982
  • Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, « Le sinthome », Texte établi par Jacques-Alain Miller, Le Seuil, Paris, 2005

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